C’est ce qu’a constater Le Droit en recensant les lignes budgétaires 2026-2027 consacrées aux ministères, secrétariats ou bureaux responsables des affaires francophones dans les provinces et territoires.
Le Droit a toutefois écarté le Nouveau-Brunswick, dont le statut bilingue rend la comparaison plus délicate. Le Nunavut n’a pas plus été intégré au calcul, faute de ligne budgétaire clairement identifiable et comparable pour les affaires francophones ou les services en français.
Le calcul repose sur le français comme première langue officielle parlée, selon le recensement de 2021.
Une fois le montant ramené au nombre de francophones, les Territoires du Nord-Ouest arrivent en tête avec 2466 $ par personne, devant le Yukon, à 880 $, et Terre-Neuve-et-Labrador, à 815 $. À l’autre extrémité, l’Ontario ferme la marche avec 25 $ par francophone.
Prudence
Selon Geneviève Tellier, professeure à l’Université d’Ottawa, ce dernier rang doit toutefois être lu avec prudence. Il peut aussi s’expliquer par des économies d’échelle : une même structure administrative peut desservir davantage de personnes dans une province plus populeuse.
«Qu’il y ait 10 ou 25 élèves, le coût est le même. La même infrastructure va desservir plus de personnes. Par étudiant, ça revient moins cher», explique-t-elle.
La politologue souligne également les limites des comparaisons entre provinces.
«Chaque province à sa propre comptabilité. Des fois, on peut mettre des aspects francophones dans d’autres budgets. Des fois, on délègue, par exemple aux conseils scolaires», observe-t-elle.
C’est aussi l’argument du bureau de la ministre Kusendova-Bashta contacté par Le Droitqui estime que la ligne budgétaire des Affaires francophones ne reflète pas, à elle seule, l’ensemble des sommes consacrés aux services en français.
«Se limiter au budget du ministère des Affaires francophones ne permet pas de rendre compte de l’ensemble des investissements de l’Ontario dans la francophonie», fait-il valoir.
Selon le gouvernement, les services en français sont également financés par d’autres ministères, « notamment dans les secteurs de l’éducation, de la santé, de la justice et du développement économique ».
Le gouvernement rappelle que l’Ontario compte «la plus importante population francophone à l’extérieur du Québec» et que, «depuis 2018, le budget du ministère a presque doublé».
Les 13,25 millions de dollars du ministère couvrent notamment son fonctionnement, le Programme d’appui à la francophonie ontarienne (PAFO), la coopération intergouvernementale, l’Entente Canada-Ontario relative aux services en français ainsi que les salaires des fonctionnaires.
L’AFO alignée au gouvernement
La position de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) rejoint en partie cette conférence. L’organisme porte-parole des Franco-Ontariens juge que le budget du ministère est « une donnée importante », mais qu’il ne peut pas, « à lui seul », mesurer l’ensemble de l’effort du gouvernement envers la francophonie.
« L’AFO continue toujours de plaider pour des investissements accumulés, structurants et prévisionnels afin de répondre aux besoins de la société franco-ontarienne, indique au Droit fils président, Fabien Hébert. L’organisme souhaite aussi voir se renforcer «une lentille francophone» dans l’appareil gouvernemental véritable, avec des mécanismes clairs «de suivi, d’analyse et de reddition de comptes».
Selon les données compilées par Le Droitla plupart des ministères ou secrétariats responsables des affaires francophones ont augmenté leur budget ces dernières années. Mais ces montants restent très modestes à l’échelle des finances publiques : dans toutes les administrations étudiées, ils représentent moins de 0,5 % de l’enveloppe budgétaire globale.
«Ça reste une goutte d’eau», laisse tomber Geneviève Tellier.
Le NPD et les libéraux déçus
Les chiffres présentés par Le Droit interpellent aussi l’opposition à Queen’s Park. Pour la porte-parole néo-démocrate aux Affaires francophones, France Gélinas, le budget confirme surtout un manque de volonté politique.
«Je ne suis pas surprise du tout. Ça fait huit ans que je travaille avec un gouvernement qui ne voit aucune valeur dans la francophonie. Ils ne la comprennent pas», lance-t-elle.

Selon le député de Nickel Belt, l’Ontario devrait plutôt voir sa francophonie comme «une richesse». Elle dénonce aussi les choix budgétaires du gouvernement Ford.
«On a un premier ministre qui était prêt à mettre 30 millions de dollars sur un jet privé. Trente millions, ça changeait les choses de manière drastique pour le budget des Affaires francophones», dit-elle, en évoquant aussi le tunnel sous la 401 et le mégaspa Therme à Ontario Place.
À ses yeux, «la francophonie n’est pas une priorité pour eux».
Pour son homologue libérale aux Affaires francophones, Lucille Collard, cette dernière place illustre un problème plus large que le seul budget du ministère.
«Ce n’est pas normal que l’Ontario soit au dernier rang alors qu’on a une grosse masse francophone», estime la députée d’Ottawa-Vanier.
Elle y voit «un manque de financement à plusieurs égards», mais aussi une difficulté du gouvernement à appliquer exclusivement une «lentille francophone» dans ses décisions.

«Je comprends l’argument selon lequel une partie de l’argent va dans les services en français par les autres ministères. Mais les personnes ne sont pas dédiées dans les ministères. La situation n’est pas normale.»
Selon elle, le ministère devrait mieux s’assurer que les francophones aient accès aux fonds disponibles.
«Regardez ce qui s’est passé avec le Festival franco-ontarien l’année dernière. Il ne recevait aucun argent de la province. Il a fallu que je me lève en Chambre, que les médias s’en manifestent. La ministre des Affaires francophones Caroline Mulroney avait finalement sorti de l’argent des fonds de tiroir du ministère des Affaires francophones», rappelle Lucille Collard.
Pour la députée libérale, cet épisode illustre la difficulté, pour certains organismes francophones, d’accéder aux fonds publics.
Reddition de comptes
Geneviève Tellier pousse cependant la réflexion plus loin : même lorsque l’argent existe, encore faut-il savoir où il va et à quoi il sert réellement.
«L’Université d’Ottawa reçoit l’argent, mais comment est-ce dépensé, on n’en a aucune idée», illustre-t-elle. Selon elle, il faut davantage de redditions de comptes pour savoir quelle partie financer réellement les services en français.
Le gouvernement, lui, assure que le ministère des Affaires francophones «travaille en étroite collaboration avec les autres ministères pour appuyer la prestation des services en français à l’échelle du gouvernement».
«Nous veillons à ce que la francophonie ontarienne demeure forte, dynamique et bien positionnée pour l’avenir», affirme-t-il.

