LETTRE DES MÉDIAS. La rédaction du groupe public s’insurge contre le recrutement d’Eugénie Bastié pour la nouvelle émission politique de France 2. Un bras de fer qui illustre les tensions internes autour du pluralisme sur le service public.
C’est une polémique qui risque encore de nuire à l’image de France Télévisions. Alors que le rapport du député ciottiste Charles Alloncle vient de proposer une cure d’austérité pour le groupe audiovisuel public et de l’accuser, entre les lignes, d’une forme de sectarisme de gauche, la fièvre est montée d’un crâne à la rédaction nationale. En cause : le projet de nouvelle émission politique de France 2, qui doit débuter à la rentrée et se poursuivre jusqu’à l’élection présidentielle de 2027.
La chaîne souhaite relancer L’Heure de véritéprogramme culte des années 1980, avec au générique la musique Vivre et laisser mourir de Paul McCartney, et où une personnalité politique était présente par des journalistes. Voilà des mois que les équipes y travaillent en interne avec France TV Studio, filiale de production du groupe. Le projet est mené sous la houlette de Thierry Clopeau, directeur des programmes d’information, du journaliste Cyril Graziani et de Philippe Corbé, directeur de l’information du groupe public.
La colère de la SDJ
L’idée consiste à rafraîchir le format de l’émission, après les audiences décevantes des programmes précédents du genre, comme L’Événement. Caroline Roux, présentatrice de C dans l’air sur France 5, devrait être aux manettes. Il s’agit de l’environnement d’éditorialistes représentant un large spectre d’« opinions », ou tout au moins de sensibilités politiques, allant de droite à gauche. Selon Le ParisienEugénie Bastié (Le FigaroEurope 1), Marc-Olivier Fogiel (RTL) et Benjamin Duhamel (France Inter) devraient faire partie de l’aventure. Un profil plus identifié à gauche doit également être sélectionné. Peut-être Élise Lucet.
Avant même que cela ne soit annoncé, les rumeurs ont fait sortir de ses gonds la Société des journalistes (SDJ) de la rédaction nationale de France Télévisions, dont le bureau est composé de dix journalistes élus par la rédaction. Dans un communiqué publié mardi 5 mai et titré « L’information n’est pas une opinion », la SDJ s’insurge en particulier contre Eugénie Bastié. La journaliste et éditorialiste, très active sur les réseaux sociaux, est accusée d’être « une polémiste, identifiée pour ses idées très conservatrices et souverainistes ».
Inquiétude déontologique ou réflexe d’exclusion ?
« L’expression d’une opinion politique appartient aux candidats qui portent leurs idées. Elle ne peut donc pas incarner et animer le débat politique sur France 2 »ajoute le communiqué. Et la SDJ de juger « regrettable de rémunérer une chroniqueuse qui attaque constamment l’audiovisuel public, multiplie les publications dénigrant Radio France et France Télévisions, tout en réclamant une réduction de leurs moyens ».
Autant de mots et d’expressions qui semblent traduire moins une simple inquiétude déontologique qu’un réflexe d’exclusion. Comme si, pour une partie de la rédaction, Eugénie Bastié ne relevait plus du journalisme, mais d’une forme d’illégitimité professionnelle. Elle travaille principalement comme journaliste et éditorialiste au Figaro et sur Europe 1 et ses positions sont connues depuis des années. Elle a d’ailleurs déjà été chroniqueuse sur France Télévisions dans l’émission On n’est pas couchéanimée par Laurent Ruquier.
Fogiel mieux traité…
Marc-Olivier Fogiel est traité plus favorablement. La SDJ concède que « son travail n’est pas en cause » – ouf ! –avant d’invoquer un possible conflit d’intérêts, au motif qu’il exerce aujourd’hui sur RTL et avait indiqué en mars dernier vouloir participer aussi aux émissions politiques de M6. Reste qu’au-delà des arguments avancés, la SDJ semble surtout défendre son territoire, en faisant comprendre à sa direction qu’il n’est pas question de faire appel à des signatures extérieures – jugées coûteuses en période de disette – alors que la rédaction interne pourrait être mobilisée.
« Faut-il rappeler que les éditorialistes ont le droit d’avoir des opinions et des analyses ? »
Caroline Fourest
Il en ressort une impression d’entre-soi préjudiciable pour l’image de France Télévisions. Au fond, la question posée par cette affaire est simple : le service public veut-il du pluralisme réel, donc parfois inconfortable, ou un pluralisme étroitement né par les sensibilités jugées acceptables en interne ?
Sur le réseau X, Caroline Fourest a pris la défense d’Eugénie Bastié. « Les trois éditorialistes recrutés n’ont pas la même sensibilité et c’est très bien ainsi. Faut-il rappeler que les éditorialistes ont le droit d’avoir des opinions et des analyses ? C’est même leur métier ! Ce qu’on leur demande, quelle que soit leur sensibilité, ce n’est pas d’être neutres, mais honnêtes »écrit-elle. Une manière de retourner la polémique : à vouloir rappeler que l’information n’est pas une opinion, la SDJ prend aussi le risque d’apparaître comme celle qui entend fixer elle-même les frontières idéologiques du débat acceptable sur le service public.

