Entre Jeff Bezos, Lauren Sanchez ou Mark Zuckerberg au premier rang et des célébrités omniprésentes sur Instagram et TikTok, les défilés ressemblent de plus en plus à des plateformes médiatiques mondiales. Mais derrière le spectacle et les flashs, une question traverse l’industrie : la mode parle-t-elle encore à ceux qui la regardent… sans pouvoir se l’offrir ?
À Milan ou à Paris, les défilés de la Fashion Week attirent autant les salutations pour leurs invités que pour leurs vêtements. Quand le milliardaire Mark Zuckerberg apparaît au bras de son épouse Priscilla Chan ou que Jeff Bezos et Lauren Sanchez captent les flashs du premier rang, ils symbolisent une mode de plus en plus aimantée par les ultra-riches, et peut-être de plus en plus éloigné du reste de son public.
Trop chère la mode ?
Au cœur d’une Fashion Week, il y a un moment où l’on cesse de regarder les vêtements pour observer la salle. Les photographes s’agitent, les flashs crépitent, les conversations s’interrompent. Un arrêt sur image qui, souvent, en dit plus longtemps sur la façon dont la mode se vit et se raconte.
Ce fut le cas lors du défilé Prada à Milan, en février dernier, lorsque Priscilla Chan est apparue au bras de son époux, le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg (selon les rumeurs, Meta collaborerait avec Prada pour proposer des lunettes intelligentes), enveloppée d’un manteau en shearling à plus de 11.000 euros. Non pas que la présence de milliardaires à des défilés soit en soi une nouveauté – quoique nous étions davantage des habitués à y voir des journalistes et des acheteurs – mais, ce jour‑là, leur présence semblait soudain incarner le véritable destinataire du spectacle.

La mode n’a jamais été aussi visible. Diffusée en direct, commentée en temps réel, disséquée sur TikTok et Instagram, elle occupe désormais un espace culturel comparable à celui de la pop culture. Pourtant, jamais elle n’a été aussi éloignée, semblant lancer “BUY ME” à 1% de la population.
Du côté des prix, certaines pièces ont franchi un véritable seuil psychologique. Chez Chanel, par exemple, le prix du sac classique a presque doublé en quelques années. Chez Louis Vuitton, le célèbre sac Speedy à bondi de 14%, et le cabas Neverfull de 21%, pour atteindre 1.550 euros. Dans les vitrines de Versace, une robe en maille métallisée culmine à 12.000 euros.

Pour beaucoup, ce plancher est désormais inatteignable. Le paradoxe est d’autant plus frappant que le marché du luxe repose en grande partie sur une clientèle dite aspirationnelle. Contrairement aux Very Important Clients, ces consommateurs calculent, comparent, attendent et… seraient à l’origine de plus de la moitié des dépenses de luxe dans le monde, loin des clichés du milliardaire collectionneur.
Or cette base vacille : une partie d’entre eux réduit ses achats, rapporte ses dépenses, se tourne vers la seconde main ou vers des secteurs jugés plus essentiels, comme la santé ou le bien‑être. L’aspiration, moteur historique du luxe, se transforme désormais en frustration. Trop chère, la mode ?
Des défilés devenus plateformes médiatiques
À cette tension budgétaire s’ajoute une transformation de la mode elle‑même. Les défilés ne sont plus seulement des présentations de collections, mais semblent s’être mués sur des plateformes médiatiques à part entière.
Les premiers rangs débordent de célébrités dont la notoriété dépasse largement le champ de la mode. Kim Kardashian ou Cardi B, mais aussi le milliardaire Jeff Bezos et sa compagne Lauren Sanchez, suscitent parfois plus de conversations que les silhouettes qu’ils viennent applaudir. Ils renforcent l’idée que la mode est devenue un terrain de jeu pour ultra-riches en quête de nouveaux symboles. Sur Instagram, les critiques fusent : “Lauren Sanchez en Dior vintage, on dirait du Shein!”.
Le styliste Miguel Adrove s’indigne : “Tout cela est répugnant. La mode est une imposture totale ; tout a été acheté. Je ne comprends pas comment les gens peuvent participer à ce fiasco en ces temps chaotiques.” Aller chercher une friandisecréateur de contenu spécialisé en mode, suivi par 17.000 personnes sur Instagram, résume ce malaise dans une vidéo publiée à la suite du premier défilé de Demna pour Gucci :
“On parle beaucoup de la déferlante de célébrités et beaucoup moins des vêtements. Ne serait‑ce pas finalement une culture du vide? Que telle personne ait été là… c’est de la poudre aux yeux, ça ne m’intéresse pas. Moi, ce qui m’intéresse, c’est le médium, c’est de pouvoir s’exprimer à travers les vêtements. J’ai l’impression parfois qu’ils pensent qu’ils sont en train de sauver des vies !”
Quand le capital dicte le style
Autre illustration de cette évolution : le styliste star Law Roach, salué pour son travail avec Zendaya ou encore Céline Dion, entre pièces pointues et touches vintage, il incarne une certaine idée du « bon goût » hollywoodien. Et pourtant, c’est lui qui a habillé la compagne de Jeff Bezos lors de cette Fashion Week 2026. A grand renfort de tailleur-jupe en tweed Versace vintage et sac Schiaparelli, le styliste le plus convoité du moment collabore désormais avec un milliardaire dont le sens de la mode est jugé, au mieux, très approximatif.

Au-delà du cas de Lauren Sanchez, cette association cristallise les tensions d’une mode de plus en plus aimantée par les ultra-riches, où l’arbitrage du style semble parfois céder la place à la seule puissance du capital.
Il fut un temps où la légitimité du premier ministre s’incarnait dans des figures comme Anna Wintour, à la tête du Vogue US, dont l’autorité reposait sur une expertise éditoriale. Aujourd’hui, plus que jamais, l’influence se mesure à portée numérique mais surtout, en pouvoir d’achat. Les mêmes visages circulent d’un spectacle à l’autre, d’une capitale à l’autre, dans une chorégraphie mondialisée qui semble parfois davantage orchestrée pour l’algorithme que pour la mémoire.
“La mode s’est tellement mondialisée, surtout avec les réseaux sociaux, constate le couturier Glenn Martens, 42 ans, à la tête de Diesel et Maison Margiela. Tout le monde peut devenir critique. Tout le monde a quelque chose à dire.”
Mais cela ne modifie pas l’accès au produit. Commenter n’est pas acheter. Participer au débat ne signifie pas appartenir au marché. Surtout lorsque celui‑ci semble désormais réservé à une fraction intime du public.
Une industrie saturée, un désir émoussé
Ce glissement s’inscrit aussi dans un autre phénomène : la saturation. Les Fashion Weeks sont désormais une succession continue de rendez-vous, entre croisières, pre‑fall, capsules, collaborations, drops… diluant souvent l’idée même d’événement. Lorsque Gucci annonce en grande pompe le défilé inaugural Primavera à Paris sous l’impulsion de Demnafraîchement nommé à la direction de la création, l’effet de surprise est déjà entamé par des mois de teasers numériques. Il s’agit en fait déjà de la troisième collection signée du créateur.

Dans les écoles de mode parisiennes, certains étudiants le recommandent à demi‑mot :
“Il ya encore quelques années, j’attendais les Fashion Weeks avec impatience. Aujourd’hui, je suis plus détaché : ça me parle moins, et surtout il ya trop de défilés, trop de choix. Beaucoup de collections ne nous touchent plus, parce qu’on sait que, même en économisant pendant un an, c’est inatteignable.”
Par ailleurs, les changements incessants de directeurs artistiques ont accentué cette impression d’instabilité. À peine une vision s’installe qu’elle est remplacée. Les narratifs se succèdent, les identités se redessinent, parfois au prix d’une perte de cohérence. L’industrie, soumise aux impératifs financiers croissants, cherche des relais de croissance rapide et “échanger” les talents.

Esperanza Teran, créatrice de la griffe Terran Conde a longtemps travaillé comme styliste pour de grandes maisons de mode avant de lancer son propre label. Pour ma marque, j’ai choisi une ligne réduite, avec peu de modèles: des pièces fortes et des basiques clairement définis.
“Nous concevons pour des gens riches”
Miuccia Prada, également milliardaire, l’a composée avec franchise en marge de la Fashion Week 2026 de Milan, comme le rapporte CNN :
“Nous concevons pour des gens riches. Nous parlons de vêtements chers, habillant des gens riches. Il faut en être conscient.”

Mais cette lucidité pose une question plus grande. Si la création se concentre uniquement sur une clientèle ultra‑fortunée, sur les 1 % de la population, qui devient le lien symbolique avec ceux qui ne peuvent qu’observer ? Le luxe est élitiste par essence, pensé pour la rareté et la distinction sociale, mais aujourd’hui, le fossé entre storytelling et réalité budgétaire s’élargit.
Comme l’explique la styliste Nathalie Oliver, auteure du livre “Explorer son style”: “C’est Yves Saint Laurent qui a fait porter le pantalon aux femmes le premier (…) Il a profondément impacté la société en la faisant évoluer, en permettant aux femmes d’accéder à de nouvelles libertés. Il a aussi, d’une certaine manière, démocratisé la mode en proposant le prêt-à-porter chez Rive Gauche. Certes, cela restait à un certain prix, mais il a commencé à écrire une histoire qui n’existait pas encore et à offrir un mode de grande qualité à des tarifs plus accessibles.”
Il n’est pas ici question de se lamenter, façon “c’était mieux avant”, ni de prétendre qu’un âge d’or plus pur ou plus sincère aurait existé. La mode a toujours été traversée par des tensions entre désir et exclusion. Ce qui change aujourd’hui, c’est l’ampleur du décalage. Nous faisons face à une industrie mondialisée, hyperconnectée, visible partout, mais dont le cœur économique semble battre de plus en plus au rythme d’une élite restreinte, déconnectée du reste du public. En négligeant ceux qui rêvent de s’offrir ses produits sans en avoir les moyens immédiats, elle prend un risque : transformer le luxe en simple mise en scène, brillante, mais coupée du désir collectif qui le faisait exister.

