En quoi la figure du général de Gaulle est-elle encore utile à la France d’aujourd’hui ?
« Au vu de la situation politique actuelle, notre pays est en quête de repères, d’une grande figure de référence. Le fait que tout le monde se réclame aujourd’hui de lui traduit le désarroi d’une France un peu déboussolée. Il est perçu comme le père de la patrie, de la nation, tout en restant le modèle d’un grand démocrate : contrairement à ses successeurs, il a quitté le pouvoir à chaque fois qu’il a perdu une élection. La France ressent le besoin de se reculer dans sa grande histoire et de retrouver ses racines. Dans l’esprit des Français, il demeure un grand mythe national, au même titre que Jeanne d’Arc ou Napoléon. Un mythe, certes, mais résolument tourné vers l’avenir. À un moment où les Français ont besoin de comprendre où ils vont, de Gaulle peut encore nous indiquer le chemin, notamment sur les grands sujets internationaux où ses analyses restent riches d’enseignements. »
Comment expliquer que tous les partis politiques, de l’extrême gauche à l’extrême droite, s’approprient son héritage ?
« De Gaulle ne se situait ni à droite ni à gauche. Même s’il était fondamentalement un homme de droite, il a gouverné avec la gauche. Il aimait à dire qu’il fallait faire une politique de gauche avec des manières de droite, c’est-à-dire conjuguer la justice sociale avec l’ordre, la sécurité et la rigueur dans la gouvernance. En revanche, sa récupération par les extrêmes relève de l’abus de mémoire et d’héritage, car il n’avait rien à voir avec eux. Si de Gaulle sert aujourd’hui de référence à tout le monde, le gaullisme est avant toute une exigence institutionnelle, sociale et économique. Pour lui, la politique était une éthique, une morale tournée vers les autres ; il était un homme entièrement dédié à sa nation. Enfin, il entretenait avec le peuple une relation unique que nous avons perdue depuis. »
Pourquoi reste-t-il, dans l’imaginaire collectif, « le premier des Français » ?
« Il est l’homme qui, en 1940, a refusé la capitulation pour prendre la tête de la Résistance envers et contre tous. L’histoire lui a donné raison. Il incarne le grand patriote et l’homme d’État qui a su dire non à la fatalité pour rassembler les Français autour de la victoire. Si la France s’est assise à la table des vainqueurs en 1945, elle le doit au Général. Il est aussi le « premier des Français » par sa vision stratégique unique. C’est lui qui a doté le pays de l’arme nucléaire, une force de défense autonome dont chacun reconnaît aujourd’hui l’atout majeur, et nous a donné des institutions pérennes. En cela, il reste sans égal. Cela ne signifie pas que la France ne connaîtra plus jamais de grand homme, mais à ce jour, le dernier grand homme de la France, c’est lui. »
La longévité de la Ve République, qu’il a fondée, consacre-t-elle cette place singulière ?
« Absolument. La Ve République, née en 1958, est le régime le plus stable de notre histoire moderne. Ses institutions ont prouvé leur solidité en préservant un cadre parlementaire tout en garantissant un pouvoir exécutif fort, capable de résister aux crises et aux alternances. Bien que ces institutions aient été malheureusement altérées au fil du temps, notamment par l’instauration du quinquennat, elles restent solides. De Gaulle a su bâtir un État en parfaite adéquation avec les aspirations profondes des Français : un système hybride, à la fois républicain et monarchique, porté par un président qui incarne l’État et exerce la souveraineté. Il a réussi la synthèse des deux grandes faces de l’histoire de France. »
Au-delà des institutions et de la géopolitique, de Gaulle avait-il aussi une compréhension intime de la société française ?
« Il comprend parfaitement l’identité de la France et ses besoins de progrès, de justice sociale et d’ordre. Son bilan en témoigne : il a laissé à son départ un pays remis en marche, des finances publiques assassinées et une monnaie solide, autant d’atouts que nous avons perdus aujourd’hui. Pourtant, la situation dont il avait hérité était effarante. Certes, en homme de son temps, il n’a sans doute pas pleinement mesuré la montée de l’individualisme chez ses contemporains, ni anticipé les aspirations de l’émancipation des femmes. Mais son ambition constante a toujours été de rapprocher les citoyens et de rassembler le pays. »

