Par Joseph DIABATE
Pendant longtemps, le financement des infrastructures en Afrique s’est concentré sur les actifs physiques. Routes, énergie, eau, assainissement : ces investissements ont logiquement été envisagés comme les fondations du développement économique.
Ce choix a durablement orienté les politiques publiques et les modèles de financement. Mais il a aussi laissé dans l’ombre une autre catégorie d’infrastructures, moins visibles, pourtant déterminantes pour leur efficacité : les infrastructures immatérielles.
Aujourd’hui, la transformation numérique des économies africaines met en lumière cet angle mort. Les Infrastructures Publiques Numériques (DPI), encore trop peu intégrées dans les stratégies de financement, apparaissent pourtant comme un levier décisif. C’est un constat qui s’est imposé à l’occasion du programme LEAD de l’Africa CEO Forum.
Les DPI recouvrent notamment les systèmes d’identité numérique, les plateformes de paiement interopérables ou encore les infrastructures de données. Elles constituent désormais une couche essentielle, au même titre que les infrastructures physiques.
Cette évolution appelle un changement de perspective. Il ne s’agit plus d’opposer les infrastructures « lourdes » et numériques, mais de les penser ensemble. Elle pose aussi une question centrale : comment mobiliser les capitaux, alors que les modèles classiques montrent leurs limites ? Dans ce contexte, le financement mixte s’impose comme un outil clé pour attirer les investisseurs privés vers ces nouvelles classes d’actifs.
Un déficit massif, des capitaux disponibles… mais peu orienté vers l’Afrique
Les besoins sont bien identifiés. L’Afrique subsaharienne doit mobiliser environ 170 milliards de dollars par an pour ses infrastructures. Les ressources publiques et l’aide internationale n’en couvrent qu’une partie, laissant un déficit supérieur à 100 milliards de dollars chaque année.
Dans le même temps, les marchés financiers regorgent de liquidités en quête de rendement, notamment dans des stratégies de diversification et d’investissement à impact. Pourtant, ces capitaux restent largement absents du continent.
Plusieurs facteurs expliquent ce décalage : une perception de risque élevée, un manque de projets suffisamment matures, des coûts de transaction importants, ainsi que des marchés fragmentés et peu profonds.
Le financement mixte permet en partie de répondre à ces contraintes, en améliorant le profil risque-rendement des projets grâce à des ressources privilégiées. Mais son efficacité dépend d’un élément souvent sous-estimé : la qualité des infrastructures numériques qui soutiennent les transactions économiques.
Sans socle numérique fiable, les projets restent difficiles à viabiliser. L’absence de systèmes d’identité robustes, de paiements interopérables ou de gestion sécurisée des données augmente les coûts, réduit la transparence et freine l’investissement.
Un réseau électrique sans solution de paiement digitalisée compromet le recouvrement des revenus. Un corridor logistique sans plateforme numérique intégrée perpétue des inefficacités coûteuses. Dans ces conditions, la bancabilité des projets reste fragile.
Des exemples concrets qui montrent la voie
Plusieurs expériences internationales illustrent le rôle déterminant des DPI.
En Inde, India Stack a permis d’intégrer plus de 800 millions de personnes au système financier en moins de dix ans, tout en favorisant l’émergence d’un écosystème fintech dynamique et attractif pour les investisseurs.
En Thaïlande, PromptPay a réduit de plus de 90 % le coût des transactions et élargi l’accès aux services financiers, notamment en zone rurale, ouvrant la voie à de nouveaux produits de crédit.
Au Kenya, la plateforme M-Pesa a rendu possible un modèle pay-as-you-go (PAYG) de solaire hors-réseau : les ménages paient leur kit solaire en petites tranches journalières via mobile money. Sans infrastructure de paiement interopérable, ce recouvrement à distance et à petite échelle serait impossible. Ce modèle de DPI a contribué à la bancabilité du projet.
En Afrique de l’Ouest, le programme WURI s’inscrit dans cette dynamique. En proposant une identité numérique universelle, inclusive et sécurisée, il vise à intégrer les populations jusque-là exclues des circuits formels et à créer les bases d’une économie plus fluide.
Structurer le financement privé autour des DPI
Le potentiel des DPI est désormais établi. L’enjeu est d’organiser leur financement en mobilisant le secteur privé. Plusieurs instruments peuvent y contribuer.
Les fonds à tranches permettent de répartir le risque entre acteurs publics et privés. Les institutions publiques financent les infrastructures de base, tandis que les investisseurs privés se positionnent sur les services générateurs de revenus.
Les mécanismes de garantie, qu’il s’agisse de first-loss, de garanties de portefeuille ou d’assurances contre les risques politiques et de changement, renforcent la confiance des investisseurs et améliorent le profil des projets.
Enfin, les obligations à impact indexées sur des indicateurs liés aux DPI pourraient constituer une nouvelle classe d’actifs. Elles permettrontient d’aligner la performance de développement et le rendement financier, en indexant le service de la dette à des résultats mesurables.
Construire une approche réellement intégrée
Le déficit de financement des infrastructures en Afrique ne sera pas résorbé par la seule multiplication des instruments financiers. Il exige une approche plus systémique.
L’articulation entre infrastructures physiques et socle numérique est désormais essentielle. En améliorant la traçabilité, la qualité de l’information et la prévisibilité des flux, elle renforce la viabilité des projets et leur attractivité pour les investisseurs.
Dans cette perspective, le couple Digital Public Infrastructure et financement mixte offre une voie crédible. Il permet de détransformer des besoins massifs en opportunités d’investissement, en conciliant impact de développement et logique financière.
À propos de Joseph DIABATE
Joseph DIABATE est expert en ingénierie financière et planification stratégique à la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD), où il évolue depuis plus de 15 ans. Spécialiste de la modélisation financière, de la tarification des prêts et de l’optimisation de bilan, il s’intéresse aux mécanismes innovants de financement du développement. Il est par ailleurs membre du Conseil de Surveillance d’un fonds d’investissement.

