
Lever de rideau au Festival d’Aix-en-Provence, dans le sud de la France, pour l’une des productions lyriques les plus attendues de cette 78ᵉ édition : la création mondiale d’Accabadora. Inspiré du roman de l’autrice sarde Michela Murgia, figure du féminisme italien engagé contre le fascisme et pour les droits des personnes LGBTQ+, cet opéra de l’Italien Francesco Filidei, sacré meilleur compositeur aux Victoires de la musique classique 2026, nous plongeons dans la Sardaigne rurale des années 1950. Au cœur du récit, une couturière respectée et redoutée : elle tisse le fil de la vie le jour, mais accompagne aussi les mourants la nuit pour abréger leurs souffrances.
Un métier à tisser géant dominate la scène du Théâtre du Jeu de Paume d’Aix-en-Provence. Symbole du destin et du fil de la vie que l’on nouvelle, transmis puis fini par rompre, il accompagne tout au long de l’opéra la trajectoire de l’accabadora, personnage central de cette création mondiale présentée au Festival d’Aix.
Adapté du roman éponyme de l’autrice sarde Michela Murgia, disparue en 2023, Accabadora nous transportons dans la Sardaigne rurale des années 1950. L’histoire suit Maria, une enfant confiée selon la tradition locale à une mère adoptive, Tzia Bonaria. Coutière respectée du village, celle-ci cache pourtant une autre fonction : celle d’accabadora, appelée au chevet des mourants pour mettre fin à leurs souffrances.
Pour la metteuse en scène argentine Valentina Carrasco, cette figure dépasse largement le seul contexte sarde.
« L’accabadora est quelqu’un qui peut accoucher deux fois. Elle peut accoucher d’un enfant, mais aussi de la mort. Ce sont des personnes qui retirent des personnes en fin de vie qui veulent mourir. C’est une tradition non seulement en Sardaigne, mais aussi dans d’autres territoires du sud de l’Italie, qui existent depuis des siècles. »
Quand la Sardaigne devient un personnage
L’opéra marque aussi un retour aux sources pour Francesco Filidei. Le compositeur, sacré meilleur compositeur aux Victoires de la musique classique 2026, entretient un lien intime avec l’île méditerranéenne par sa grand-mère.
À la lecture du roman de Michela Murgia, il retrouve un univers familier, peu présent dans le répertoire lyrique italien.
« Fr Italieil n’y a pas eu de grands opéras, ou même de petits opéras, sur la Sardaigne, tandis que pour la Sicile, il y en a beaucoup. Il ouais “Cavalleria rustiqueana” ou “Les Vêpres siciliennes” notamment. Pourtant, en Sardaigne, sur le chant des ténors, ce qui est magnifique. Il y a une tradition folklorique énorme, des couleurs, des sons, les brebis, les cloches, les vents, la mer : la nature qui parle. »
Loin d’une reconstitution folklorique, Accabadora cherche plutôt à faire entendre l’âme de l’île. Le chœur chante en sarde, tandis que l’orchestre convoque des paysages sonores inspirés de la nature et des traditions locales.
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Cloches, vent et voix rugueuses
Pour la cheffe d’orchestre Lucie Leguay, l’œuvre est avant tout une aventure sonore.
« C’est un laboratoire, une exploration sonore incroyable. Il y a des cloches qui viennent spécialement de la Sardaigne, elles ont un son magnifique que je n’ai jamais entendu ailleurs. Et une multitude de percussions, avec des petits sifflets rossignols, le bruit d’un chien qui pleure. Puis, sur cinq générations sur scène : de la petite fille de 7 ans jusqu’aux grand-mères entre 80 et 93 ans. Nous avons également travaillé les voix avec les chanteurs lyriques pour leur donner une couleur plus nasillarde, plus rauque, une couleur un peu ocre, comme la Sardaigne. »
Entre cordes stridentes, polyphonies envoûtantes et bruitages inspirés du quotidien rural, la partition fait de la Sardaigne un protagoniste à part entière.
Une œuvre qui résonne avec les débats contemporains
Mais derrière cet ancrage territorial se dessine une question universelle : comment accompagner les derniers instants d’une vie ?
Sans jamais prendre la forme d’un manifeste, l’opéra dialogue avec les débats contemporains sur la fin de vie. Francesco Filidei revendique d’ailleurs un engagement qui passe par l’émotion plutôt que par le discours politique.
« De toute façon, ça n’existe pas un opéra à notre époque qui n’est pas engagé. On n’a pas besoin de parler de politique d’une manière directe. En plus, l’opéra est dédié à un ami à moi qui est dans cette situation ; il est dans le coma depuis un an. Donc, je dédie cet opéra à lui, c’était la seule chose que je pouvais faire. »
À travers cette histoire de transmission entre une mère adoptive et sa fille d’âme, Accabadora aborde la mort sans sensationnalisme, avec délicatesse et humanité.
Une œuvre où la vie et la mort semblent parfois se frôler, à peine séparées par un fil.
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