Comment anciens les futurs visages de la mode quand tous les codes du secteur sont en train d’être réécrits ? Entre l’omniprésence de l’intelligence artificielle et l’impératif de durabilité, les maisons de luxe ne recherchent plus seulement des artistes, mais des gestionnaires pragmatiques.
Invité sur le plateau de Regards de Dirigeants, Jean-Baptiste Andreani, Directeur d’IFA Paris, résume sa philosophie par une formule empruntée à une icône de la couture : « Je regardais une interview de Karl Lagerfeld et j’ai trouvé son propos particulièrement pertinent. Il disait que la mode ce n’est pas prescrire, c’est proposer. Je pense que ça s’applique très bien à l’éducation. »
C’est fort de cette vision d’une pédagogie agile, ancrée dans les réalités économiques et résolument tournée vers l’avenir, que l’école parisienne a vu ses effectifs bondir de 150 à près de 1 200 étudiants en une décennie. Un succès qui illustre la pertinence d’un repositionnement articulé autour de la fashion tech, de l’éco-responsabilité et d’un retour affirmé au pragmatisme commercial.
Sortir de la tour d’ivoire : l’esprit critique et le choc culturel de la durabilité
Pour piloter une école de mode dans un environnement en pleine métamorphose, une posture académique classique ne suffit plus. Issu d’un parcours rigoureux en école de commerce et fort d’une longue expérience de direction académique en Asie, notamment à Bangkok et Shanghai, Jean-Baptiste Andreani aborde ses fonctions avec une méthode pragmatique qui laisse une large place à l’écoute et à ce qu’il nomme la « vulnérabilité » : un questionnement constant face aux changements du secteur.
Cette grille de lecture s’applique directement à la manière dont IFA Paris enseigne la durabilité. Loin d’être un concept absolu ou moralisateur, l’éco-responsabilité y est disséquée sous un angle analytique et systémique. Un sujet sur lequel l’on observe d’ailleurs un net clivage culturel et macro-économique entre les continents : « En Europe, à la chance d’avoir des gouvernements qui développent justement ces sujets (de responsabilité environnementale et d’éthique). Au moins, il y a une volonté de mettre ces enjeux sur la table et de légiférer, de mettre un cadre là-dessus. », note Jean-Baptiste Andreani.
À l’inverse, aux États-Unis — représentent qui représentent pourtant le premier bassin de recrutement international de l’école —, la maturité des consommateurs et le cadre réglementaire s’avèrent plus timorés sur ces questions. Pour combler ce fossé, IFA Paris conçoit ses programmes comme des passerelles. Grâce à un partenariat d’envergure avec l’institution publique américaine Kent State University, l’école favorise des transferts de compétences où la vision européenne de la durabilité vient enrichir les perspectives outre-Atlantique, débouchant sur des projets avant-gardistes comme la préparation de défilés conjoints pour la Fashion Week de New York.
De la création pure à la “Fashion Data Science”
À IFA Paris, la durabilité et l’innovation avancent de paire. La finance verte et l’utilisation d’outils de comptabilité environnementale avancée, à l’instar de l’EP&L (Environnemental Profit & Loss) popularisé par le groupe Kering, font partie intégrante des programmes académiques. Cette approche scientifique s’adosse à un incubateur de start-ups interne qui nourrit continuellement l’ingénierie pédagogique de l’école.
Cette hybridation des compétences touche de plein fouet l’intelligence artificielle. Face à l’anxiété latente des étudiants et des recruteurs, l’institution prend le parti d’intégrer l’IA non comme un substitut à la création humaine, mais comme un puissant levier de productivité et de gestion.
Les frontières académiques traditionnelles volent en éclats. Un designer moderne ne peut plus ignorer les dynamiques du marché. Les enseignements en business de la mode intègre ainsi la science des données (fashion data science) : l’analyse des algorithmes permet d’anticiper les photos de popularité d’un produit, de rationaliser les volumes de production et d’optimiser la gestion des stocks — le nerf de la guerre des futurs marchandiseurs. Si l’histoire et la culture de mode restent solidement ancrées dans la main de l’humain pour leur nécessaire travail d’édition et de sensibilité, la maîtrise des structures de coûts, du business planning et du pilotage des flux de trésorerie devient obligatoire pour tous les profils.
Le mentorat par des “personnalités” et le culte de l’exigence
Pour porter une telle exigence, IFA Paris a transformé la relation enseignant-étudiant. Le schéma professeur unidirectionnel s’est effacé au profit d’un modèle de mentorat mené par des professionnels chevronnés, issus de studios de renom comme Balmain ou Alexander Wang. L’enjeu ? Transmettre la réalité brute du terrain : apprendre à concevoir une pièce complexe, comme un tailleur homme, sous une contrainte de temps drastique sans jamais sacrifier la qualité.
Le recrutement du corps professoral ne s’appuie pas uniquement sur des critères académiques ou des CV prestigieux, mais sur la recherche d’authentiques « personnalités ». Jean-Baptiste Andreani l’illustre par une anecdote parlante : « L’une de nos enseignantes est connue pour sa grande sévérité. Sur le moment, les étudiants ont parfois du mal à l’accepter. Pourtant, lors de la remise des diplômes, c’est elle qui reçoit le plus de fleurs et de remerciements. Les diplômés reviennent vers elle en disant : “J’ai été embauché par une grande maison de luxe, et c’est grâce à l’exigence de vos cours de merchandising et de finance que j’ai décroché ce poste.” »
Cette confrontation salutaire avec le réel se traduit également par des exercices de prospection physique sur le terrain. L’école impose à ses étudiants de première année de quitter leurs écrans pour aller démarcher directement, CV en main, les boutiques et studios de la rue Saint-Honoré, afin de réapprendre les codes de l’interaction humaine et de la négociation directe.
L’attrait de Paris et le retour stratégique au client “aspirationnel”
Avec 70 % d’étudiants internationaux représentant 111 nationalités, IFA Paris confirme le magnétisme de la capitale française sur l’échiquier mondial de la mode. Si la maîtrise de la langue française demeure un atout managérial pour le quotidien des ateliers, la langue officielle des studios de création fluctue désormais au gré de la nationalité des directeurs artistiques, renforçant la nécessité de profils agiles et polyglottes.
Cette vision globale permet à IFA Paris d’anticiper les grandes tendances économiques du secteur. Parmi elles, Jean-Baptiste Andreani pointe un signal faible majeur : la stratégie de l’ultra-luxe, fondée sur une augmentation exponentielle des prix, touche aujourd’hui ses limites structurelles. Après avoir volontairement écarté les clients dits « aspirationnels » — cette clientèle plus jeune qui entre dans l’univers d’une marque par des produits d’appel (comme le célèbre cabas Neverfull chez Louis Vuitton) —, les grandes maisons opèrent un retour stratégique vers ce segment.
La réussite des directeurs artistiques contemporains, de Jonathan Anderson chez Dior à Matthieu Blazy chez Chanel, repose précisément sur cette capacité à concilier une audace créative totale avec un pragmatisme commercial aiguisé.
C’est tout l’enjeu des formations d’IFA Paris : armer la nouvelle génération de designers et de managers pour qu’ils sachent non seulement magnifier l’héritage historique d’une maison, mais aussi structurer des collections économiquement viables, capables de fidéliser les clients qui construisent le marché de demain.

