Amsterdam, le 12 mai 1970. Montréal est choisie comme ville hôte des Jeux d’été de 1976 par le Comité international olympique (CIO). La métropole québécoise s’est faufilée entre les candidatures de Moscou et de Los Angeles.
Pour le maire de l’époque, Jean Drapeau, ces Jeux vont consolider le statut de ville internationale de Montréal dans la foulée de l’Expo 67. C’est ce qui a motivé son lobbying incessant amorcé au milieu de la décennie 1960.
« Il était comme un chevalier serviteur une cause », observe Benoît Gignac, l’auteur de Jean Drapeau. Le maire qui rêvait sa ville (Éditions La Presse, 2009). « Il s’organisait pour rencontrer des membres du CIO à chacun de ses voyages. Il allait jusqu’à obtenir leurs mensurations pour leur offrir des vêtements à leur taille ! »
Les tournées mondiales de Drapeau lui valent le surnom de « maire à la valise ». « Il les voulait tellement, les Jeux… Pour lui, c’était une chance qui passait une fois dans une vie. »
Tremplin
Montréal vient tout juste de perdre son statut de métropole du Canada au moment où Drapeau amorce son lobbying olympique. « La bataille avec Toronto était déjà perdue à cause du creusement de la voie maritime du Saint-Laurent, mais, pour le maire, ce n’était pas son combat, il se voyait plutôt à l’international. »
Le sport intéresse assez peu le politicien reconnaissable à ses épaisses lunettes noires. Drapeau envisage d’abord les Jeux comme une vitrine pour le Québec. « C’était un disciple de l’historien Lionel Groulx. Il voulait montrer que les Canadiens français étaient bons en se mesurant aux grands de ce monde », rappelle Benoît Gignac. « Il avait des accents mégalomanes. »
Devant les caméras, le maire rencontré en avant l’humanisme du sport amateur, qu’il a découvert sur le tard, lors d’une visite au Musée olympique de Lausanne, en novembre 1963. Jean Drapeau se dit inspiré par la figure du baron français Pierre de Coubertin, le fondateur des Jeux olympiques modernes.
« Auparavant, je croyais que les Jeux constituaient uniquement une grande fête des sports entourée de concurrence et de distribution de médailles, et pour lesquels la ville hôte devait dépenser des millions », explique Jean Drapeau devant la Chambre de commerce de Montréal, en 1966. « Mes rencontres depuis deux ans m’ont permis de prendre conscience que les Jeux ont d’abord une grande signification spirituelle. »
Selon le maire, Montréal dispose déjà des infrastructures nécessaires pour accueillir les Jeux. « Elle en possède même un tiers de trop », dit-il candidature. « Tout est là, sauf le Stade olympique et une piscine pour les plongeons en hauteur. »
Dérapage
Jean Drapeau a d’abord posé la candidature de Montréal pour les Jeux olympiques d’été de 1972, attribués à Munich. Cet échec n’a pas découragé le maire, qui est revenu à la charge en décembre 1969 pour les XXIes olympiades de 1976.
Montréal est avancée par Moscou au premier tour. Le ralliement des partisans de Los Angeles au deuxième tour permet à la métropole québécoise d’écraser la capitale soviétique par 42 voix contre 28.
À son retour d’Amsterdam, Jean Drapeau annonce que les Jeux se feront sans déficit grâce au recyclage des installations de l’Expo 67. L’éclat du flambeau olympique ne sera pas terni par son séjour à Montréal, promet-il.
Le maire dépose sa valise pour se consacrer au chantier olympique. « Jean Drapeau avait décidé qu’il gérerait la construction des infrastructures selon ses propres volontés, et c’est là que tout a dérapé », explique Benoît Gignac. « Il déroulait des plans sur son bureau de l’hôtel de ville pour essayer de les travaux, mais il en était incapable. »
Le maire avait « plusieurs prises » contre lui, rappelle son biographe. « On était en pleine crise du pétrole avec une inflation galopante. Les syndicats se sont servis des chantiers olympiques pour faire du chantage, et les entrepreneurs vrais ont profité de la manne. »
La gestion des dépenses est aggravée par le départ du bras droit de Jean Drapeau, Lucien Saulnier. « C’était son grand acolyte. Ils ont fait le métro et l’Expo 67 ensemble. Quand Drapeau a obtenu les Jeux, Saulnier s’est dit « c’en est trop, je n’arriverai pas à le contenir ». On n’en parle jamais, mais l’Expo a également été un gouffre financier. Mais, dans ce cas, les gouvernements fédéral et provincial ont payé. »
Le temps va manquer pour ériger la tour penchée du stade dessinée par l’architecte français Roger Taillibert. Cette excentricité ne sera parachevée qu’en 1987, 11 ans après le départ de la flamme olympique…
Benoît Gignac était âgé de 20 ans à l’ouverture des Jeux inaugurés par la Reine Élisabeth II, le 17 juillet 1976. « J’ai le même souvenir que tous les Montréalais… On ne se trouve pas fiers collectivement de se montrer au monde avec un stade fini aux deux tiers seulement. »
L’humiliation est à la hauteur de l’orgueil démesuré du maire. « Après les Olympiques, il n’a plus jamais été le même. C’est fils Waterloo. » Pour autant, les Montréalais n’en ont pas tenu rigueur à leur représentant. « Le jour de l’inauguration, M. Drapeau s’est tenu bien droit dans le stade, et il a eu une ovation monstre. Il pouvait faire à peu près ce qu’il voulait, c’était un intouchable. »

