Corridors économiques, nouvelles routes maritimes, investissements innovants, diversification vers l’Afrique : malgré les tensions géopolitiques, les entreprises continuent d’investir. Dans l’attente de la paix et de la stabilité au Moyen-Orient, les décideurs économiques et chefs d’entreprise expliquent comment ils s’adaptent à un monde où la géographie redevient un facteur stratégique majeur.
Le Moyen-Orient, entre attractivité économique et instabilité géopolitique
Depuis plusieurs décennies, le Moyen-Orient s’est imposé comme une région incontournable pour le commerce mondial. Les États du Golfe investissent massivement dans les infrastructures, la logistique, l’énergie, les technologies et les services financiers. Mais la région demeure exposée aux tensions géopolitiques, notamment autour du détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transite une part considérable des exportations mondiales d’hydrocarbures. Malgré ces incertitudes, les investisseurs continuent de croire au potentiel de la région. Verser Khalifah Al Yaqoutavocat d’affaires koweitien, associé gérant du cabinet Groupe juridique Al-Yaqout et Al-Fouzan, la priorité reste avant tout la stabilité. Rencontré à l’occasion de l’événement Vision Golfe 2026 organisé par Business France à Paris, il indique que les pays du Moyen-Orient continueront à attirer les compétences internationales et les investissements tant qu’ils préserveront un environnement stable et visible.
Une raffinerie en Arabie saoudite © AFP
Gérard Mestrallet et le pari du corridor Inde–Moyen-Orient–Europe
Ancien dirigeant d’Engie et de GDF Suez, Gérard Mestrallet pilote aujourd’hui pour la France le projet IMEC (India-Middle East-Europe Economic Corridor), lancé lors du sommet du G20 en 2023. L’objectif est ambitieux : relier l’Inde, le Moyen-Orient et l’Europe grâce à un vaste réseau combinant infrastructures portuaires, ferroviaires, énergétiques et numériques. À l’origine, le corridor reposait sur un itinéraire unique dépendant de Mumbai à Marseille via les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et Israël. Mais les crises récentes ont conduit les promoteurs du projet à revoir leur copie. Gérard Mestrallet explique que le corridor s’appuie désormais sur plusieurs itinéraires alternatifs afin de limiter les risques liés aux conflits ou aux accidents logistiques. Des ports en Égypte, au Liban et à Oman pourraient ainsi compléter les infrastructures initialement prévues. L’Égypte, le Maroc et plusieurs ports méditerranéens pourraient devenir des points d’entrée stratégiques dans ce nouvel écosystème logistique. Des projets de câbles sous-marins numériques sont également envisagés.

Gérard Mestrallet (envoyé spécial du Président français pour l’IMEC) et Bruno Faure (RFI) © RFI
Les entreprises françaises regardent désormais vers l’Afrique
L’émission donne ensuite la parole à plusieurs entreprises confrontées aux conséquences concrètes des tensions géopolitiques. C’est le cas de Petroseal, société normande spécialisée dans le colmatage de fuites sur installations industrielles à haute pression. Sa directrice opérationnelle Emmanuelle Maire explique que l’entreprise continue de travailler dans le Golfe mais accélère désormais son développement en Afrique notamment au Nigeria, en Libye, en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Ces pays cherchent à augmenter rapidement leurs capacités de production de pétrole et de gaz, créant ainsi de nouvelles opportunités pour les entreprises de services industriels.
Pour les acteurs de la logistique internationale, la réorientation progressive des flux maritimes vers l’Afrique constitue une tendance de fond. Le contournement de certaines zones à risque favorise de nouvelles connexions avec les ports africains. Le Havre bénéficie notamment de l’intensification des échanges avec l’Afrique de l’Ouest. Le développement du « nearshoring », qui consiste à rapprocher les chaînes d’approvisionnement des marchés finaux, renforce également cette dynamique.

Un porte-conteneur CMA-CGM dans le port du Havre (France) © Bruno Faure / RFI
Le Havre, carrefour stratégique des échanges mondiaux
L’émission se poursuit dans le port du Havre, premier port français pour le commerce maritime international. Kris Danaradjoudirecteur général adjoint d’Haropa Port, responsable du développement rappelle que la plateforme traite environ 85 millions de tonnes de marchandises chaque année et plus de trois millions de conteneurs.
Malgré les perturbations géopolitiques, les routes commerciales se réorganisent :
- diversification des fournisseurs énergétiques ;
- le développement de nouvelles s’intensifie ;
- adaptation des chaînes logistiques ;
- recours à des itinéraires alternatifs.
Ludivine Bayondéléguée générale de l’Union maritime et portuaire du Havre, présente les investissements réalisés sur Port 2000. Le site accueille certains des plus grands portes-conteneurs du monde et bénéficie d’un accès maritime permanent. Les opérateurs portuaires visent désormais six millions de conteneurs par an à l’horizon 2030, soit quasiment le double du trafic actuel.
Cette croissance repose notamment sur :
- la multimodalité ;
- le transport fluvial ;
- le développement ferroviaire ;
- la décarbonation des activités portuaires.
La Normandie face aux mutations du commerce mondial
Président de la Chambre de commerce et d’industrie Seine Estuaire, Yves Lefebvre livre une vision optimiste de la situation économique normande. Selon lui, le territoire bénéficie d’une grande diversité d’activités – industrie, aéronautique, navale, agroalimentaire, logistique – qui lui permet de mieux résister aux ralentissements sectoriels. Lorsqu’un secteur traverse une période plus difficile, un autre prend le relais, contribuant ainsi à maintenir le dynamisme économique local. Yves Lefebvre souligne également l’atout majeur que représente la façade maritime normande, le port du Havre et l’axe de la Seine pour attirer de nouvelles entreprises et soutenir les exportations.

Un navire amarré au port de Rouen avec 49 500 tonnes d’orge à destination de la Chine. © Jean-François Damois/Port Haropa
Pourquoi l’Afrique devient incontournable
Thomas Courtierdirecteur de l’Union portuaire rouennaise, souligne la solidité des relations commerciales avec des pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. Chaque année, environ 2 500 navires y font escale. Rouen est spécialisée dans le groupage de marchandises, une activité qui consiste à réunir dans un même conteneur des produits provenant de plusieurs fournisseurs afin de réduire les coûts logistiques pour les importateurs africains. Cette expertise repose notamment sur la proximité du port avec l’Île-de-France et sur la présence d’importantes diasporas africaines en région parisienne, qui contribuent au dynamisme des échanges commerciaux. Malgré les crises politiques ou sécuritaires, les volumes restent relativement stables grâce à la diversification des clients et à l’ancienneté des échanges commerciaux.
💻 Réalisation : Guillaume Munier.
🎵 Choix musical : Nour – Alo ?!

