Parce qu’il le vaut bien. La fresque historique biographique La Bataille de Gaulle est l’un des projets parmi les plus chers du cinéma français : il a coûté plus de 80 millions d’euros à sa production réalisée par les studios Pathé. « Face à la conjonction d’une crise intérieure profonde et d’un contexte international particulièrement tendu, le retour de Gaulle s’explique parfaitement : il est celui qui au XXe siècle à pris en charge l’angoisse collectif des Français pour les tirer vers le haut », analyse l’historien Arnaud Teyssier, président du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulleauteur de Charles de Gaulle, l’angoisse et la grandeur (éditions Perrin). « Nous vivons dans un monde que de Gaulle a analysé en son temps, avec des rapports de force que l’on avait cru dépassés avec la chute du Mur de Berlin. Mais c’est la même vieille histoire. »
Popularité intacte
Plus d’un demi-siècle après sa mort le 9 novembre 1970, la popularité du grand héros de la France libre, libérée, chantre de la France souveraine et puissante, est intacte. En 2024, il arrive en tête des termes historiques français dans les médias en ligne et sur les réseaux sociaux, en d’occurrences. Le général devance très largement Napoléon : plus de 1,2 million de mentions contre un peu plus de 337 000. Ce classement établi par l’Observatoire Histoire & Vie publique, sous l’égide de la Fondation Napoléon, révèle un écart tout aussi éloquent en nombre de vues : 279 453 660 contre 128 238 183. Le classement publié en 2025 confirme cette prééminence : le Général demeure le personnage historique le plus cité. Comme Arnaud Teyssier, l’historienne Camille Crunchant, responsable d’édition scientifique à la Fondation Napoléon, voit dans cette centralité l’effet du « climat politique, marqué par les débats sur la souveraineté, les institutions, la crise de l’autorité et la défiance démocratique. De Gaulle est mobilisé pour comparer, critiquer et légitimer ».
De droite à gauche, de Gaulle est convoqué dans une appropriation transpartisane. Sur le réseau X, Charles de Gaulle est le nom le plus cité sur les comptes des formations siégeant à l’Assemblée nationale. Selon l’Observatoire Histoire & Vie publique, La France insoumise est le parti qui cite le plus souvent le général, et de loin. « Sa figure fonctionne comme un langage politique commun, partagé par des acteurs idéologiquement opposés », analyse Camille Crunchant. Arnaud Teyssier évoque « une sorte de travail à la découpe, selon ce qui arrange chacun ».
Visionnaire du XXIᵉ siècle
De Gaulle n’est pas l’homme du passé, incarnation d’une France d’autrefois : il sert de guide du futur, investi du rôle de visionnaire du XXIe siècle. La France, politiques comme citoyens, se raccroche à son grand homme, dont elle vivifie la mémoire commémorative, moins pour sanctifier que pour agir et se donner une raison d’être. François Mauriac avait raison : « Quand de Gaulle ne sera plus là, il sera là encore. »
Il est là et sa légende paraît continuer de s’écrire. « Le gaullisme constitue désormais un lieu de mémoire qui participe de l’identité culturelle collective française », selon l’historien François Audigier. « Sacralisé, iconifié », il est passé « du statut de grande figure historique à celui de mythe politique », comme l’a identifié Pierre Nora.
Dans sa thèse soutenue en 2021, Andrada Cretanu, docteure en sciences politiques, défend l’idée que le gaullisme est devenu un patrimoine culturel immatériel, « en tant qu’ensemble de valeurs, renforçant l’identité nationale, confortant les particularismes français et assurant, en définitive, la continuité historique de la nation française ». D’où vient cette place singulière du « plus illustre des Français » ? Pour l’historien britannique Sudhir Hazareesingh, Charles de Gaulle « cumule en sa personne les grandes formes d’exemplarité : libérateur de la patrie, père fondateur de la République, éducateur civique, protecteur de la nation, avec, en prime, de par son éviction peu cérémonieuse du pouvoir, en avril 1969, une touche de martyr, composante obligatoire de la légende dans ce pays toujours profondément imprégné d’imaginaire catholique ».

