Après la mort de Lionel Jospin, le sociologue Jean Viard revient sur l’époque qu’il incarnait, marquée par la cohabitation, les grandes réformes sociales et un apaisement du débat public.
À quoi vous faites penser l’époque de Lionel Jospin ?
Il y a une forme de nostalgie pour l’époque qu’il incarnait. Il représente la fin de la guerre froide. Le renouveau quand les politiques aménagent les sociétés avec de grandes réformes sociales pour améliorer les conditions de vie. Il y avait de grands partis et de grandes forces politiques, avec des projets structurants, qui ont abouti notamment aux 35 heures. Des réformes appliquées au nom de l’égalité et du travail féminin. C’est aussi une époque, justement, où les femmes de pouvoir ont été mises en avant, Martine Aubry par exemple. Il y avait un sentiment de vivre ensemble. Après un siècle de conflits, c’est l’époque de Mikhaïl Gorbatchev, de Bill Clinton, celle des sociaux-démocrates, avec une sensation d’apaisement.
Pourquoi cette nostalgie commune pour cette période ?
L’adversaire n’était pas un ennemi, ce qui est extrêmement important. C’est ce qui fait le confort de la vie en société. Dans ce genre de période, la culture politique était différente. C’était une époque où l’on faisait avancer les choses. Jospin arrive presque par hasard dans une période de cohabitation, qui donne une impression de stabilité. Ce n’est pas la guerre avec Jacques Chirac. Ils ont des points communs et n’offrent pas un affrontement comme c’est le cas dans la politique aujourd’hui. Pour la plupart des Français, l’idée d’une cohabitation était un spectacle plutôt apaisé, pas comme aujourd’hui où domine une impression de guerre civile, exacerbée par des forces comme le RN ou LFI.
La fin du gouvernement Jospin marque-t-elle la fin d’une époque ?
C’est la fin d’un système. Ensuite, en France, il y a 2 002 et le Front national qui devient le deuxième parti du pays, avec un affrontement beaucoup plus violent et frontal. Sur une page tournée, c’est le début d’une crise profonde entre les milieux populaires et les métropoles. Puis, avec les attentats du 11 septembre 2001 et la guerre en Afghanistan, commence le sentiment que l’Occident est attaqué. On bascule dans le XXIe siècle, perçu comme un siècle violent.
Il y a pourtant beaucoup moins de morts qu’au XXe siècle et les deux guerres mondiales. Mais on vit depuis dans une ambiance de stress et de tension permanente. Une vision exacerbée par les médias, qui donne parfois l’impression d’un monde à la Orange mécanique. Avec Jospin, on avait le sentiment d’une mutation rationnelle. Aujourd’hui, on a l’impression d’avancer avec des coups de pied, encore plus avec des figures comme Donald Trump.

