La caricature d’Aislin publiée le 21 décembre 1974 montre Jean Drapeau nu, le ventre protubérant, avec des anneaux olympiques comme cache-sexe, alors que le coût des Jeux commence à exploser. La légende reprend une vieille promesse du maire disant ceci : « Il est tout aussi impossible pour les Olympiques d’avoir un déficit que pour un homme d’avoir un bébé. »
Le Drapeau « enceint » est au téléphone. Le phylactère fait comprendre qu’il parle à Henry Morgentaler, médecin avorteur à une époque où cet acte est encore illégal au Canada.
Le dessin de presse, mordant à souhait, est une des pièces maîtresses de l’exposition Montréal 1976. Une épreuve olympique présenté par le Musée McCord Stewart à l’occasion du 50e anniversaire de l’événement mondial sportif et culturel. Présent à une présentation pour les médias mercredi, Terry Mosher, alias Aislin, a expliqué que son dessin du maire engrossé avait été refusé par l’éditeur de La Gazette pour la page éditoriale, mais finalement publié dans une du cahier des sports, un choix courageux du responsable de cette section.
« L’exposition nous fait entrer dans les coulisses d’un rêve qui s’est inscrit dans la foulée d’Expo 67 et qui a vraiment été porté par les ambitions d’un homme, contre vents et marées, les ambitions du maire Jean Drapeau », un résumé devant les journalistes Anne Eschapasse, présidente et cheffe de la direction du Musée McCord Stewart. « Dernier événement d’envergure planétaire organisé à Montréal il y a cinq décennies, les Jeux olympiques ont constitué un chantier colossal, une aventure humaine, créative et logistique exceptionnelle, une course contre la montre semée d’embûches, émaillée de controverses, mais couronnée de succès. »
L’équipe du McCord Stewart a pris conscience de l’arrivée de l’anniversaire du demi-siècle il y a 18 mois seulement et a décidé de foncer, alors qu’il faut normalement deux fois plus de temps pour monter une expo d’envergure. « On a regardé nos archives et, étant donné la mission du musée, qui est vraiment de témoigner de l’histoire et du patrimoine métropolitain, québécois et canadien, on ne pouvait pas manquer de faire ce travail », a dit la présidente Eschapasse.
Les commissaires ont plongé dans un fonds d’un million de négatifs donnés par La Presse. Les bandes d’actualité de Radio-Canada sont aussi à l’honneur pour faire vivre certains exploits entrés dans l’histoire. Nadia Comaneci et Bruce Jenner (devenu Caitlyn), ça vous dit quelque chose ?
La culture à l’honneur
Deux sections de l’expo suscitent particulièrement l’intérêt. D’abord celle consacrée au design. On peut y voir une cinquantaine d’affiches promotionnelles de très haute tenue, des pamphlets et des programmes rappelant le millier de documents imprimés produits à l’époque, mais aussi la torche, une maquette du stade et d’autres artefacts. Montréal se voulait moderne et avant-gardiste et toute la mécanique expressive déployée, particulièrement sur le bon vieux papier, s’inscrivait dans la tendance du style typographique international déjà employé pour l’Exposition universelle de 1967.
Georges Huel a conçu le logo très original (les cinq anneaux coiffés d’un M) et pris en charge ce graphisme simple, épuré et efficace. Les couleurs de l’arc-en-ciel, inspirées du symbole olympique, ont été utilisées partout dans le matériel de communication conçu à la main.
Il faut ensuite souligner l’attrait de la magnifique salle consacrée à la mode. Les collections textiles déjà bien garnies du musée ont été utilisées et enrichies. Une vingtaine de mannequins portent les costumes simples et confortables, pattes « d’eph » en prime, conçus par Michel Robichaud et ses collaborateurs. Une quarantaine d’uniformes, pour quelque 21 000 employés, servaient à distinguer les fonctions par des couleurs distinctes, dont le rouge pour les hôtesses et le jaune pour les juges.
Le résultat exubérant et joyeux tranche évidemment avec notre époque austère et rigoriste obsédée par le noir. « Les uniformes, à l’époque, étaient souvent sobres pour véhiculer une notion d’uniformité, note Cynthia Cooper, conservatrice des costumes. L’employé devait s’effacer derrière son rôle. Les Olympiques de Munich en 1972 utilisaient un code de couleur. Montréal a exploité ce concept encore plus en déclinant les couleurs des anneaux olympiques. »
La démonstration muséale n’épargne cependant pas le rappel des scandales et travers qui ont noirci la réputation de l’événement. Tout y passe, de la construction inachevée du stade au scandale de la corruption, en passant par le boycottage des pays africains et la censure destructrice de Corridart.
« On s’est rendu compte en regardant nos collections qu’on pouvait raconter cette histoire d’une manière différente en parlant un peu plus de l’organisation des Jeux, qui ont eu un impact sur la société à l’époque et encore aujourd’hui », explique toutefois le conservateur Christian Vachon, coconcepteur de l’exposition. « Je ne parle pas de la construction : je parle du comité organisateur des Jeux olympiques, qui a tout fait pour bien accueillir le monde entier. »
Dans les bons et surtout les mauvais coups, les dessins de presse servent de fil rouge tout au long des salles d’exposition. En compte environ 150 au total, tirés du fonds exceptionnel et unique au pays du musée, dont beaucoup d’Aislin et encore plus de Roland Pierre, qui signait « R. Pier » ses caricatures dans Le Journal de Montréal.
Deux grandes sections en regroupent une cinqquantaine de manière thématique. Quand le gouvernement décide de financer en partie le remboursement de la dette par une taxe spéciale sur le tabac, R. Pier se dépasse. Il dessine Jean Drapeau au chevet d’un grabataire clope au bec. Le maire lui dit : « Un cancer du poumon ! Y at-il une plus belle façon de mourir au service d’une grande et noble cause ? »

