
III. La chute de l’ENSOA et le réplique vers la clandestinité
Dans l’après-midi du lundi 23 septembre 2002, les forces insurgées passent à l’offensive contre notre position. Manifestation informée du communiqué gouvernemental, qui avait rendu publics mon identité et mon rôle de commandant de la résistance, et ayant obtenu des renseignements sur l’organisation mise en place à l’ENSOA, elles procédaient d’abord à une opération de reconnaissance, suivie de deux irruptions successives au cours dont plusieurs de mes officiers sont appréhendés.
Il m’apparaît, avec le recul, que notre dispositif avait été pénétré par des éléments d’infiltration. Cette infiltration, conjuguée à la supériorité écrasante des assaillants en termes d’armement kalachnikovs AK-47, canons de défense contre avion, lance-roquettes RPG-7 et diverses armes d’assaut automatiques – et à leur nette supériorité numérique, rend la poursuite de toute résistance organisée impossible. Nous sommes contraints d’abandonner nos positions à l’ENSOA.
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Je me réponds à « Sokoura », chez un Caporal-chef dont le domicile m’avait déjà servi de point de transit le matin du vendredi 20 septembre. Je maintiens, depuis cette retraite précaire, une communication téléphonique intermittente avec mes supérieurs hiérarchiques à Abidjan.
Mais le mercredi 25 septembre 2002, aux environs de midi, c’est dans cette modeste demeure que je suis arrêté à mon tour. Un groupe d’individus en tenue militaire treillis, armés de kalachnikovs AK-47, fait irruption. À leur tête se trouve un de mes anciens soldats.
Ce renversement des rôles, un officier supérieur arrêté par son ancien subordonné devenu insurgé, me frappe d’une force symbolique particulière. Il dit, mieux que tout discours analytique, la nature et la profondeur de la fracture qui a traversé l’institution militaire ivoirienne.
IV. La captivité : entre précarité matérielle et ambivalence humaine
Je suis conduit à la caserne du 3ème Bataillon d’Infanterie de Bouaké, où j’attends plusieurs heures, assis sur une chaise dans le parking attenant au bureau du Chef de corps. Je reçois ensuite la visite d’un haut responsable de la rébellion, lui-même un ancien soldat ayant servi sous mes ordres. Cette récurrence des visages familiers dans le camp adverse me renseigne avec acuité sur la profondeur des clivages qui ont traversé l’armée ivoirienne bien avant le déclenchement des hostilités.
Je suis ensuite conduit dans un central téléphonique désaffecté, aménagé en cellule de fortune. Je dors sur un ancien lit métallique à une place, muni d’une moustiquaire et pourvu d’un matelas. La pièce ne dispose d’aucune installation sanitaire : pour tout besoin d’hygiène, je dois impérativement sortir. La porte, semi-métallique et semi-vitrée, ne possède aucun système de clé, condition d’insécurité permanente qui me contraint à une fermeture vigilance de tous les instants. Cette vulnérabilité se matérialise dès la nuit de mon arrestation, lorsqu’un haut responsable rebelle se présente à ma porte aux environs de minuit.
Ces conditions de détention, pour précaires qu’elles soient, révèlent une réalité plus complexe que la simple opposition entre geôliers et prisonnier. Les liens hiérarchiques antérieurs, les relations professionnelles et personnelles construites au cours d’une longue carrière, continuent d’exercer une influence perceptible sur la manière dont je suis traité. L’institution militaire, même fracturée et retournée contre elle-même, ne se dépouille pas entièrement de ses codes ni de ses solidarités tacites.
Cette observation n’atténue en rien la gravité objective de ma situation ; elle en éclaire néanmoins les nuances humaines que le récit officiel tend, le plus souvent, à effacer.
V. Le dilemme de Lomé : la parole maternelle comme boussole morale
Le dimanche 27 octobre 2002, en fin d’après-midi, un certain Docteur Koumba demande à me voir. Il se présente à moi comme le Secrétaire Général du Mouvement Patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI), l’organisation politico-militaire à l’origine du coup de force du 19 septembre. Il m’informe que la délégation rebelle s’apprête à s’envoler pour Lomé, capitale de la République togolaise, afin d’y engager des négociations avec le camp gouvernemental sous les auspices du Président togolais. Et il me signifie que les insurgés souhaitent que je les accompagne.
La question qui s’impose immédiatement à moi est évidente : en quoi suis-je concerné par le départ d’une délégation rebelle, moi qui me trouve en situation de prisonnier ? L’explication que me livre le Secrétaire Général est d’une franchise désarmante.
L’envoyé du Président togolais, un officier général
Toutes les communications téléphoniques civiles à Bouaké étant coupées, je recours au téléphone satellite Thuraya du Secrétaire Général du MPCI pour joindre mon épouse à Abidjan et lui exposer la situation. Sa voix, chargée d’inquiétude, me demande de la rappeler dans une dizaine de minutes, le temps qu’elle consulte la « Vieille », ma mère, que Dieu a rappelée à Lui le jeudi 2 avril 2015. La réponse de ma mère est sans équivoque. Elle demande à mon épouse de me dire de partir pour Lomé avec les insurgés. Sa sagesse s’exprime à travers un aphorisme issue de l’Ecclésiaste, chapitre neuf, verset quatre : « Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort. » Ma mère préfère un fils vivant, fût-il associé, par la contrainte des circonstances, à une cause qu’il n’a pas librement choisi, à un fils mort dont on n’aurait peut-être jamais retrouvé la sépulture. Je reçois ses bénédictions, entières et sans réserve.
VI. Lomé : la révélation publique et ses conséquences familiales
Nous arrivons à Lomé dans la nuit du dimanche 27 octobre 2002, aux environs de vingt et une heures. Nous sommes hébergés dans un grand hôtel dominant la capitale togolaise. On m’attribue une chambre avec suite – honneur dérisoire pour un prisonnier-accompagnateur, mais honneur chargé de signification politique. Car ce protocole dissimulait une intention calculée.
Dès ce soir-là, le Secrétaire Général du MPCI fait annoncer par Radio France Internationale, dans son journal Afrique de vingt-deux heures trente, que « la délégation des rebelles vient d’arriver à Lomé, conduite par le Colonel GUEU Michel ». Cette déclaration produit immédiatement ses effets. Le journal panafricain Jeune Afrique, dans l’une de ses prochaines livraisons, consacre à mon cas un titre éloquent : « Les masques tombent. Le premier officier supérieur connu de la rébellion. »
La vérité est ainsi livrée au grand jour : les insurgés ne comptaient, dans les premières semaines, aucun officier supérieur authentifié dans leurs rangs, en dépit de leurs déclarations initiales sur les radios étrangères, affirmant disposer d’officiers de haut rang, voire de généraux, parmi leurs combattants.
Cette révélation a des conséquences immédiates et dramatiques pour ma famille demeurée à Abidjan. Une belle-sœur de mon épouse, ayant suivi le journal de RFI, l’informe aussitôt de ce qu’elle vient d’entendre. Dans la nuit du dimanche 27 au lundi 28 octobre 2002, mon épouse, mes enfants et ma mère sont contraints de fuir notre résidence familiale pour échapper aux menaces des « Escadrons de la mort ». Ils vivront dans la clandestinité la plus totale à Abidjan décembre 2002, date à laquelle, grâce au concours de quelques amis demeurés fidèles, ils seront exfiltrés vers un exil qui durera plusieurs années. Le prix payé par les miens pour ma survie et mes choix, aussi contraintes qu’ils fussent, est immense. Je ne saurais en faire l’économie dans ce récit.
Le témoignage du général GUEU Michel a mis en lumière le parcours d’un officier qui, dès les premières heures de la rébellion, a assumé le commandement des forces loyalistes à l’ENSOA, organisant une résistance avec des moyens extrêmement limités. Arrêté et détenu par les rebelles, il s’est ensuite retrouvé dans une situation de choix contrainte lors de la délégation à Lomé, influencée par des considérations de survie et le conseil maternel. Sa famille à par payé un lourd tribut, ailleurs contrainte à la clandestinité puis à l’exil. Officier républicain avant et après 2002, le général GUEU Michel n’a fait l’objet d’aucune poursuite judiciaire, ni au niveau national ni devant la Cour pénale internationale.
Les critiques formulées par Franck Bi Ballo Zoro reposent principalement sur une logique d’association entre présence politique actuelle et supposées du passé. Cette approche, caractéristique d’un activisme polémique plus que d’une analyse factuelle approfondie, soulève des questions méthodologiques importantes : culpabilité par association, absence d’éléments de preuve judiciaire et risque d’instrumentalisation émotionnelle. Elle peut contribuer à alimenter des tensions communautaires et interroger la bonne foi de l’auteur, qui semble privilégier la polémique politique à la recherche nuancée de la vérité historique.
En revanche, les propositions de Me Blessy Chrisostome, prononcées sur le sol de Bouaké, s’inscrivent dans une logique de mémoire collective légitime. Ils rappellent la souffrance réelle des populations locales sans procéder à des désignations individuelles. Ils constituent un acte de rappel mémoriel dans le cadre des célébrations des 80 ans du PDCI-RDA, soulignant la nécessité d’un travail de vérité historique partagée.
Cette controverse illustre les difficultés persistantes de la Côte d’Ivoire à construire un récit national apaisé sur la crise de 2002, entre exigences de mémoire, principes de responsabilité individuelle et débats politiques contemporains. Elle rappelle que la complexité des trajectoires personnelles dans un conflit ne se réduit pas à des conférences binaires.
ABLA Pokou
