Lionel Jospin fut, chacun le sait, une grande figure de la gauche. Il a su, mieux qu’aucun autre chef de gouvernement issue de cette famille politique avant lui puis après lui, à la fois mener de grandes réformes de progrès social, comme les 35h, les emplois-jeunes, la CMU, l’allocation pour les personnes âgées, faire avancer des combats sociétaux ou politiques, comme le PACS ou la parité, et incarner la bonne gestion de gauche. Sous son gouvernement, en effet, les déficits se sont réduits de 4 % à 1,5 % du PIB, la dette publique s’est stabilisée à un niveau exactement identique à celui de l’Allemagne et la France s’est qualifiée haut la main pour l’entrée dans l’euro. Cette expérience de gouvernement, qui plus est en cohabitation, a été la plus longue et la plus réussie pour un Premier ministre de gauche sous la Ve République. Mais c’est aussi et d’abord de l’homme Jospin dont je me souviens.
Pour moi, il a été un mentor, affectueux sans toujours le montrer, mais avec un soin et une attention que je n’oublierai jamais et qui m’ont donné à moi aussi le goût de transmettre. Il a aussi été un maître, qui m’a appris l’art de la politique, avec son sens des rapports de force, son refus des petites phrases, son attachement au débat d’idées. Je l’ai rencontré en 1986, jeune auditeur à la Cour des comptes de 28 ans, et suis devenu alors le secrétaire du groupe des experts du parti socialiste. Puis je l’ai suivi à son cabinet au ministère de l’Éducation nationale et avec lui ai exploité la mue qui fit ensuite de moi un homme politique.
Je me souviens du dîner chez Lipp où, alors que j’étais devenu le plus jeune secrétaire national du parti socialiste en 1990, il me dit : « te voilà entré en politique, tu dois maintenant être élu et trouver une circonscription, j’en connais une qui se libère près de Montbéliard, dans le Doubs », dont je n’avais tout simplement jamais entendu parler. Nous étions en 1992, et par cette mission qu’il me confiait, il me signifiait aussi que la vie ne se résumait pas à être un jeune homme rapide, issu d’une famille juive intellectuelle venue d’Europe de l’Est et bien formée, mais qu’il fallait que je me confronte à d’autres réalités, en l’occurrence celle d’un territoire industriel en difficulté. J’y suis tout de même resté 20 ans, j’ai aimé ça, et j’y ai tout appris, je suis sorti de moi-même et me suis frotté à l’altérité, à la réalité de la France périurbaine et ouvrière que je ne connaissais pas.
« Équipe de rêve »
Plus tard, devenu son ministre des Affaires européennes en 1997, j’ai admiré son art de gouverner. Son gouvernement, qu’on a qualifié de dream team, était certes constitué de personnalités fortes, issues des différents partis de ce qu’on appelle la gauche plurielle, les communistes avec Marie-George Buffet et Jean-Claude Gayssot, les écologistes avec Dominique Voynet, le mouvement des citoyens de Jean-Pierre Chevènement, les radicalement et évidemment tous les socialistes, dans leur grandeur. Je pense en particulier au tandem explosif formé par Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn, dont l’antagonisme fécond permet au Premier ministre de tirer des synthèses fructueuses.
Mais si ce gouvernement a duré et réussi au moins jusqu’en 2001, ce n’est pas seulement parce qu’il comptait dans ses rangs de brillants solistes, c’est parce que le chef d’orchestre savait faire dialoguer, débattre, faire travailler ensemble des talents différents, responsabiliser chacun et fixer toujours le cap et arbitrer. Au cœur de la cohabitation, dans mes fonctions de ministre des Affaires européennes, j’ai pu observer de près la relation complexe entre Lionel Jospin et Jacques Chirac, au début courtoise et parfois presque complice, puis plus tendue et antagonique jusqu’au fameux « vieillir usé fatigué » qui a coûté tant à Lionel Jospin dans la campagne de 2002.
Je me souviens d’avoir subi les foudres du Premier ministre lorsque, à la fin d’une émission qui se tenait le jour de l’anniversaire de Jacques Chirac, j’avais bredouillé que je le trouvais dans les relations interpersonnelles « sympathiques ». Le lendemain, « Le Monde » reprennait cette information importante à la une. À l’Assemblée nationale, Lionel Jospin ouvre son journal, découvre cette phrase, se tourne vers moi, et me tance avec colère : « non il n’est pas sympathique, tu n’as pas le droit de dire ça, c’est notre adversaire, et il ne nous fait aucun cadeau ». Son propos avait été dur, et il m’avait touché, blessé. Revenu à mon bureau, je lui écris avec vivacité qu’il m’avait parlé en des termes que je trouvais profondément injustes. Eh bien, quelques heures plus tard, je reçois de lui un bristol où, tout en me redisant que j’avais eu tort, il regrettait son ton virulent. Peu d’hommes politiques de sa dimension sont capables d’une telle élégance envers un jeune ministre, et de ce que j’ai compris être une profonde gentillesse.
Sa décision de quitter la vie politique lui
La défaite de Lionel Jospin en 2002 fut un tournant pour la gauche, mais aussi pour la politique française, avec la qualification pour la première fois d’un candidat d’extrême droite, Jean-Marie Le Pen, au deuxième tour de l’élection présidentielle. Lionel Jospin, qui avait su mener des campagnes magnifiques en 1995 et en 1997, n’a pas renouvelé cette performance lors de cette élection décisive, qu’il pouvait, qu’il devait gagner. Il avait été déstabilisé par la division de la gauche, et nous n’avons pas su autour de lui nous renouveler suffisamment sur le plan intellectuel ou idéologique.
Sa décision de quitter la vie politique lui répond. Il me disait toujours que c’étaient ceux qui exercent les plus hautes fonctions qui portent les plus grandes responsabilités. Certains ont interprété son départ comme un abandon, ou une réaction d’orgueil blessé. Cette dimension n’était pas absente, et la blessure n’a jamais totalement guérie, mais je ne l’ai pas vu comme ça, plutôt comme un geste de dignité : contrairement à tant d’autres, il assumait sa défaite et en tirait les conséquences.
À part une brève tentative, sans acharnement, en 2007, Lionel Jospin n’est jamais revenu à la politique. Elle restait pourtant une dimension essentielle de sa vie. Il la suivait, il en parlait, à des moments choisis il s’exprimait, pour indiquer à une gauche qui n’a jamais retrouvé la cohérence de ces années de bon gouvernement, le chemin de la juste gouvernance, de l’unité construite sur des principes et des valeurs. Pour autant, il refusait de se mêler des querelles internes du parti socialiste, dont il reste membre jusqu’à son dernier jour et pour qui il demeure une magnifique référence.
« Au-delà de la gauche, c’est la France qui a perdu un homme d’État de grande dimension »
J’ai eu la chance d’être son ami jusqu’au bout. Nous nous voyions régulièrement et j’étais toujours frappé lorsque, allant vers un déjeuner ou en sortant, en marchant dans la rue, beaucoup de gens l’abordaient. Les électeurs de gauche lui disaient à quel point il avait compté pour eux, la nostalgie qu’ils gardaient des années 1997-2002, pendant que les électeurs de droite, tout en manifestant leur désaccord politique, exprimaient l’estime qu’ils portaient à un homme intégré et convaincu. Il réagissait toujours avec courtoisie, mais aussi avec fermeté, car il ne laissait rien passer. Il était en effet ainsi, amoureux du débat et intraitable sur ses idées.
Lionel Jospin est mort. La gauche a perdu une de ses plus belles figures, une des plus respectées et des plus respectueuses, une des plus complètes aussi. Pour ceux qui comme moi l’ont accompagné pendant tant d’années, il reste une source d’inspiration. À tant de moments de ma vie politique ou professionnelle, je me suis demandé ce qu’il aurait fait à ma place ou ce qu’il aurait pensé de mon action. Et devenu moi-même à mon tour sexagénaire, j’étais fier comme un jeune homme lorsqu’il me disait à sa façon pudique, peu expansive, qu’il appréciait la façon dont je présidais la Cour des comptes. Le jour où il m’y a remis les insignes d’officier de la Légion d’honneur, en mars 2022, en présence de mon fils qui avait alors 4 ans — et 23 ans après avoir décoré mon père —, est gravé dans ma mémoire.
Pierre Moscivici et Lionel Jospin en 2002.
©DR
Au-delà de la gauche, c’est la France qui a perdu un homme d’État de grande dimension, bâti sur un modèle dont hélas on ne trouve plus grande trace dans notre vie politique. Il demeurera dans mon souvenir celui qui a fait de moi le responsable que j’ai eu la chance d’être et dont l’exemple guide toujours mes pas. À nous qui sommes encore là de relever le gant. Et par-dessus tout je suis fier et heureux d’avoir été son ami.

