
C’est le nouveau projet sorti de la boîte à idées de Gianni Infantino. La Fédération internationale de football (Fifa) a annoncé un projet de création d’une filiale chargée de gérer ses activités commerciales et d’ouvrir la porte aux investisseurs privés, promettant une manne de 10 milliards de dollars pour financer le développement du football. L’annonce de ce projet, qui serait par ailleurs liée à la famille élargie de Donald Trump, a provoqué des réactions inquiètes de nombreuses fédérations nationales ou continentales, ainsi que des personnalités et instances politiques, avec en première ligne de la fronde de l’Union européenne et de l’UEFA. L’analyse de Yassine El Yattioui, enseignant-chercheur à l’université Lumière Lyon II.
RFI : Concrètement, commente Gianni Infantino compte-t-il s’y prendre pour vendre des parts de la Coupe du monde à des acteurs privés ?
Yassine El Yattioui : Selon le journal britannique Les tempsqui a dévoilé le projet de la FIFA Avant que l’instance ne communique officiellement, Gianni Infantino pressenti pour diriger lui-même ce fonds d’investissement privé à la fin de son mandat de la présidence de la Fifa, ce qui lui permettra de gagner personnellement plusieurs dizaines de millions de dollars par an. On voit des intérêts personnels importants. Dans le cas de la Fifa, la question centrale, c’est celle de la position dominante, parce que la Fifa n’est pas une entreprise privée classique, mais contrôle l’un des produits les plus puissants du monde : la Coupe du monde. Cette compétition concentre une valeur économique importante avec les droits audiovisuels, les partenariats commerciaux, les prix des places également – qui ont fait polémique lors de la dernière édition américaine –, et le sponsoring et l’exploitation mondiale de la marque.
Maintenant, le débat à propos de cette vente privée du plus grand tournoi sportif du monde porte sur un paradoxe, parce qu’une organisation à but non lucratif – c’est le statut officiel de la Fifa – est chargée de réguler le football mondial, mais détient aussi un monopole sur certains actifs économiques essentiels du football. On cherche à ouvrir une partie de ses revenus futurs à des investisseurs privés. Mais là, on s’interroge sur le risque d’une financiarisation excessive du bien sportif, parce que ce bien sportif possède une dimension culturelle et politique mondiale importante. Surtout que l’on approche du Mondial du centenaire, le prochain Mondial 2030, qui se déroulera sur deux continents (Europe avec l’Espagne et le Portugal, Afrique avec le Maroc, NDLR)*.
En plus de ces objectifs économiques, y at-il une dimension politique ? Car une autre échéance importante approche : celle de l’élection du prochain président de la Fifa l’an prochain, à laquelle Infantino est candidat à sa propre succession…
Absolument, et pour l’instant il est le seul candidat à sa succession, ce qui crée des problématiques sur l’opacité du fonctionnement organisationnel et sectoriel de la Fifa. Les candidats pour mettre à mal la candidature de Gianni Infantino, pour l’instant, ne se bousculent pas, et il bénéficie désormais de l’appui politique de Donald Trump. N’oublions pas que Gianni Infantino lui a attribué le premier prix Fifa de la paix, qui a fait également beaucoup de polémiques, quelques mois avant la Coupe du monde, surtout avec le conflit iranien. Cela pose des questions sur les liens politico-financiers entre l’entourage de Donald Trump et Gianni Infantino.
N’oublions pas que Sepp Blatter, l’ancien président de la Fifa au début des années 2000, avait déclenché beaucoup de polémiques sur le plan de la corruption et sur le plan de la financiarisation privée. Mais là, on atteint encore un autre stade.
À propos de ces liens entre Gianni Infantino et Donald Trump, selon des informations de presse, cette opération de vente à des acteurs privés de parties de la Coupe du monde inclurait des proches du président américain. Il y a eu beaucoup de réactions depuis ces annonces, notamment de la part de l’UEFA, de nombreux pays européens, même de l’Union européenne. At-on déjà vu une opposition aussi frontale à la Fifa ?
On l’a vu récemment avec l’arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne en 2023 concernant le projet de la Super Ligueun projet de compétition privée afin de concurrencer la Ligue des champions. Elle a été surtout retenue par le président du Real Madrid, Florentino Perez, ainsi que d’autres grands clubs européens, pour avoir plus de droits télé et des opportunités économiques croissantes par rapport à la Ligue des champions. L’arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne a constitué un moment historique, parce que la Cour n’a pas donné raison au projet de Super Ligue, tout en rappelant que des organisations comme l’UEFA doivent respecter les principes du droit européen, de la concurrence et ne peuvent pas disposer d’un pouvoir discrétionnaire pour autoriser ou interdire des compétitions. Est-ce que cela va arriver désormais jusqu’au plan judiciaire supranational ? Si le projet est officialisé par un communiqué officiel de la Fifa, cela peut avoir des tournées très importantes, même sur le plan politico-judiciaire.
Pensez-vous que cela peut donner lieu à des boycotts de la part de certaines sélections sur les compétitions prochaines ?
C’est possible, mais malheureusement, le boycott d’une Coupe du monde – par exemple, la prochaine Coupe du monde 2030 – par des fédérations internationales ou des fédérations nationales serait extrêmement difficile. Parce que cette compétition possède une puissance symbolique et économique incomparable. Il y a également le sponsoring. Rappelons par exemple que Nike, qui est donc l’équipementier de l’équipe de France, pour donner une illustration, paye plus d’une vingtaine de millions d’euros par an pour vendre les maillots de l’équipe de France et être l’équipementier officiel. Si la Fédération française boycotte la prochaine Coupe du monde, elle se prive de toutes ses recettes de sponsoring, de billetterie, de droits télé, etc.
* Outre l’Espagne, le Portugal et le Maroc, la Coupe du monde 2030 verra également trois matches se tenir en Argentine, au Paraguay et en Uruguay.
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