Le détroit d’Ormuz joue un rôle central dans le commerce du gaz naturel et des engrais azotés. La perturbation prolongée de cette route maritime pourrait déstabiliser les chaînes d’approvisionnement agricole et raviver les tensions sur les marchés alimentaires mondiaux.
L’escalade militaire en Iran a transformé le détroit d’Ormuz en un point de tension majeur pour l’économie mondiale. Si l’attention des marchés s’est d’abord portée sur le choc pétrolier, les conséquences sur les chaînes d’approvisionnement agricole pourraient s’avérer tout aussi déterminantes.
La corrélation fatale
Ce passage maritime stratégique, par lequel transite près de 20% du commerce mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), joue un rôle clé dans l’industrie des engrais. Le gaz naturel constitue environ 80 % du coût de production de l’ammoniac, une matière première essentielle à la fabrication des engrais azotés.
Selon Argus Media, près de 40% du commerce maritime mondial d’engrais azotés transite par le détroit d’Ormuz. Une perturbation prolongée de ce passage pourrait augmenter non seulement les prix, mais aussi créer une rupture physique de l’offre.
Dans ce scénario, la production agricole mondiale pourrait être affectée. L’absence d’intrants essentiels, comme l’urée ou l’ammoniac, pourrait peser sur les rendements céréaliers lors des prochaines récoltes agricoles, accentuant les tensions déjà enregistrées sur les marchés agricoles depuis plusieurs années. Selon plusieurs analystes, les rendements céréaliers pourraient chuter de 30 à 50% lors de la prochaine moisson, provoquant une panique sur les marchés à terme.
Un modèle agricole français peu résistant
La crise actuelle intervient alors que le secteur agricole français traverse déjà une période de fortes tensions économiques et sanitaires. En plus de la hausse des coûts de production et des mobilisations agricoles observées ces dernières années, les éleveurs doivent également faire face aux risques sanitaires comme la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) qui touche les bovins dans plusieurs régions. Cette accumulation de crises fragilise davantage un secteur dont les marges restent déjà sous pression.
Malgré les enseignements tirés lors de la crise du Covid en 2020 et du conflit en Ukraine en 2022, le modèle agricole français affiche une faible résilience face aux crises géopolitiques majeures.
La France reste dépendante des importations pour certains entrants agricoles et industriels, notamment les engrais, mais aussi certaines matières premières utilisées dans les produits phytosanitaires ou les emballages. Cette dépendance souligne les limites des politiques européennes visant à renforcer la souveraineté agricole et industrielle.
Par ailleurs, la hausse du prix du Gazole Non Routier (GNR), directement liée à la flambée des prix de l’énergie, pèse sur les coûts des exploitations agricoles. Dans un contexte marqué par plusieurs années de forte acceptation des prix agricoles, la capacité financière de nombreux exploitants reste limitée.
Première puissance agricole européenne, la France présente ainsi un paradoxe : son modèle productif, fortement mécanisé et intensifié, la rend particulièrement sensible aux fluctuations des marchés mondiaux de l’énergie.
L’impact direct sur les marchés
Pour les acteurs financiers et les entreprises agroalimentaires, la situation actuelle redéfinit les stratégies de gestion du risque.
Les établissements spécialisés dans le financement agricole, comme Crédit Agricole ou BPCE, pourraient être confrontés à une augmentation du risque de crédit si la hausse des coûts de production fragilise la rentabilité des exploitations les plus endettées. Les perturbations logistiques concernent également certaines matières premières industrielles, notamment l’aluminium utilisé dans le conditionnement des produits alimentaires. La hausse des coûts de transport et d’emballage pourrait réduire la compétitivité de certains produits agricoles français à l’exportation.
Sur les marchés à terme agricoles, notamment Euronext, la préférence s’intensifie. Les entreprises agroalimentaires peinent à fixer leurs prix d’achat dans un environnement marqué par une forte incertitude sur les coûts des entrants et de l’énergie.
Dans ce contexte, les analystes anticipent un risque de nouvelle poussée inflationniste sur les produits alimentaires dans les mois à venir, avec des effets potentiels sur les prix à la consommation dès l’été 2026.
