Algorithmes, intelligence artificielle agentique, modèle d’apprentissage…La recherche se penche sur le rôle des patrons de la tech, derrière ces innovations technologiques. Des concepteurs animés d’un désir de toute puissance, aux valeurs essentiellement contraires au projet démocratique ? La conjonction entre un courant illibéral en pleine croissance et l’accélération technologique s’interroge. Émanant de la Silicon Valley, les thèses illibérales se propagent jusqu’en Europe.
Lauréat de Choisir la France pour la sciencequi vise à faire de la France une destination de référence pour la recherche et l’innovation, Marlène Laruelle vient d’inaugurer à l’Inalco à Paris le programme des « Études sur l’illibéralisme », qu’elle conduisait jusque là aux États-Unis, à l’Université George-Washington.
L’essor de l’intelligence artificielle (IA) et de sa mise à disposition du grand public pousse à s’interroger sur son rôle dans la montée des courants illibéraux, ces idéologies qui remettent en cause les fondements des démocraties libérales.
L’illibéralisme de la Silicon Valley
Marlène Laruelle, historienne et politologue, souligne que les géants de la tech, notamment ceux de la Silicon Valley tels Peter Thiel ou Elon Musk, ont en partage des valeurs illibérales favorisant un pouvoir exécutif fort, à l’encontre des principes d’équilibre des pouvoirs entre le judiciaire, le législatif et l’exécutif. On trouve aussi dans cette famille idéologique, un rejet des minorités, une tendance à l’homogénéisation culturelle, teintée de racisme et de xénophobie, et une opposition radicale au progressisme sur les questions de mœurs, de sexualité et de genre. .
Sur les très grandes plateformes numériques, émanant de ce milieu très particulier qu’est la Silicon Valley, le public se trouve soumis à des algorithmes de recommandation totalement opaques, qui en viennent à amplifier la polarisation de nos sociétés, et qui alimentent la désinformation et l’érosion de la frontière entre réel et fiction. C’est un constat, l’IA semble accélérer la fragmentation du vivre ensembletout en servant des intérêts lucratifs plutôt que l’intérêt général.
« Toutes les grandes sociétés d’intelligence artificielle sont des sociétés privées. Ce qui pose la question de la transparence et de la responsabilité démocratique des grandes sociétés privées qui travaillent pour le profit et non pour le bien public. »
La soit-disant neutralité technologique
Contrairement à ce que prétendent les idéologues de la Silicon Valley -tel un Elon Musk qui revendique avec sa société xAI être en mesure de servir la vérité vraie sur un plateau à travers son chatbot Grok- la neutralité de ces outils est loin d’être un fait établi. De nombreux projets de recherche penchent sur la question en France et en Europe, indique Marlène Laruelle.
Il s’agit de tenter de déconstruire l’idée que le modèle d’intelligence artificielle serait neutre parce qu’il est technologique et algorithmique. Au contraire, ces chercheurs ont tendance à démontrer que la simple création de l’algorithme est biaisée. L’algorithme est entraîné par toutes les bases de données qu’il a pu lire, qui sont pleines de préjugés, explique Marlène Laruelle. Il y a aussi toutes les petites mains qui doivent entraîner la machine, avec leurs propres biais humains, et ensuite, certains projets qui les apparaissent clairement politiques. Celui d’Elon Musk par exemple dont l’objectif avoué est un modèle d’intelligence artificielle qui serait idéologiquement détaché de ce qu’il appelle la gauche woke.
L’idée que les algorithmes sont neutres est un mensonge technique, puisqu’on sait très bien qu’il ya tout plein de biais qui sont reproduits dans les algorithmes.
Cet entretien est le sixième épisode de notre série “L’Europe face aux menaces informationnelles“, diffusé dans le cadre du projet CLIQUEZcofinancé par l’Union européenne, en partenariat avec France 24, l’AFP, et le média d’investigation slovène Oštro.
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