
Comment la pop culture traite la colère des personnages féminins ? L’autrice Marion Olité explore cette question dans son livre Female Rage, La revanche des hystériques dans la pop culture. Elle y analyse cette colère qui naît de l’oppression, des humiliations et des violences subies par les femmes tout au long de leur vie. Des récits mythologiques à Thelma et Louiseen passant par Tuer Bill et les sorcières du petit écran, les personnages féminins se révoltent et font coup pour coup.
RFI : On aurait envie de vous demander ce qui vous a motivé à écrire un livre sur ce thème de la rage féminine, mais en réalité, à la réponse dès la première ligne de votre ouvrage, où vous écrivez « Je crois que je suis née en colère »…
Marion Olité : À la fois, j’ai eu envie d’écrire ce livre parce qu’il ya eu le mouvement #MeToo, parce que j’ai aussi compris un peu mieux pourquoi j’avais souvent l’impression d’être en colère au cours de ma vie. Et puis après, il ya eu justement tout un flot de nouvelles œuvres artistiques que j’ai eu envie de décrypter aussi. Et j’ai aussi découvert sur les réseaux sociaux ces dernières années le mouvement Rage féminine qui s’inscrit un peu dans la continuité du Pouvoir des filles et qui est utilisé par les jeunes femmes sur les réseaux sociaux, sur TikTok, sur Instagram, pour mettre en avant des montages de films, de séries, de musiques qu’elles adorent et qui retranscrivent ce qu’elles ressentent. Donc là, je me suis dit qu’il y a vraiment un contre-pouvoir qui se joue aussi et qui est intéressant d’analyser.
Au début du livre, vous revenez notamment sur l’un des discours d’Audre Lorde, De l’usage de la colère, où elle distingue la colère des femmes blanches de celle des femmes noires…
On a une colère universelle en tant que femmesmais évidemment, elle est spécifique également selon notre expérience. Et les femmes noires, elles ont une expérience qui est doublement injuste. C’est-à-dire que si on interdit beaucoup, de toute façon, à toutes les femmes d’être en colère, pour les femmes noires, c’est encore pire. Sur un trope raciste qui s’appelle le Femmes noires en colère – les femmes noires en colère – qu’on ressort à chaque fois. Il y a eu Serena Williams dans le milieu du tennis, mais on a aussi accolé ce trope à Shonda Rhimes, l’une des scénaristes qui a révolutionné la représentation des femmes noires à l’écran. Et donc, à chaque fois, sur leur met cette étiquette pour les faire taire. Ne pas vouloir écouter la colère des femmes noires, c’est juste vouloir perpétuer le statu quo. Parce qu’on s’en prend encore à la forme, au lieu d’écouter le fond de ce qu’elles ont à dire.
Il y a aussi le personnage de la femme dite « folle », qu’on retrouve dans de nombreux classiques de la littérature, du cinéma. Vous dites que, selon vous, cette folie consiste surtout en réalité à ne pas correspondre aux normes sociales en vigueur…
Les personnages féminins qui expriment leur colère au début du cinéma, par exemple, ou dans la littérature du XIXe siècle, sont celles qui deviennent folles. Ou que le héros masculin va tuer pour telle ou telle raison, et qu’elle l’a bien cherché. Et donc, en fait, elle ne correspond effectivement pas à ce qu’on attend des femmes à cette époque-là. Donc, je parle aussi du film et du livre Rébeccaqui est écrit par Daphné Du Maurier. Il y a ensuite un film avec Hitchcock. Et je parle de Jane Eyre aussi, et du trope de la femme folle dans le grenier. En fait, Jane Eyre est l’héroïne. Et donc, Rochester est une femme dont il cache l’existence à Jane Eyre pendant très longtemps. Et qui, elle, est vraiment décrite comme la femme folle, née d’une génération de femmes folles. Enfin, vraiment, c’est un discrédit tellement facile à placer comme ça sur les femmes. Je reviens aussi, évidemment, sur l’histoire de l’hystérie, obligée de raconter un peu pour comprendre commenter en est arrivé là. Et effectivement, l’hystérie, c’est aussi une forme de « Female Rage » à une certaine époque, que les hommes ne voulaient pas écouter. Et donc, ils ont pathologisé cette colère féminine qu’ils ne voulaient pas entendre. C’est vraiment terrible quand on y pense.
Vous dites que suivre les personnages féminins en colère procure de la joie à de nombreuses femmes, notamment pour toutes les fois où elles n’ont pas pu exprimer leur rage à elles ?
Regarder sur un écran, ça a un effet cathartique. Parce qu’il ya des jours où on a effectivement envie de tout péter, et évidemment qu’on ne le fait pas. Mais quand on voit le taux de viols, quand on voit le taux de celles qui arrivent au procès, quand on voit qu’on est toujours sur les mêmes problématiques qu’il ya 10 ans, qu’on est toujours en train de ne pas écouter les femmes… Forcément qu’on a quand même envie de tout péter. Et ça fait du bien de voir ce genre d’héroïne. Ça donne de la force dans un monde qui fait tout pour ne pas en donner aux femmes.
Et votre conclusion, elle est très claire. Vous estimez que la violence féminine n’est en réalité pas une fiction ?
Le Rage féminines’il marche très bien ces dernières années – et il va continuer de marcher –, c’est parce qu’il existe encore le patriarcat. Le patriarcat a vraiment volé cette colère féminine aux femmes. C’est cette part de notre humanité qu’on nous a volée et qu’il faut qu’on récupère.

