Il chantait la fatigue d’un peuple. Il en portait aussi les espoirs.
Digbeu Du Far n’est plus.
Révélé en 1997 par l’inoubliable « On est fatigué », extrait de l’album « Crédibilité », l’artiste ivoirien avait imposé, dès ses premiers pas, une signature : celle d’un zouglou frontal, sans détour, miroir des réalités sociales. Aux côtés du groupe Les Salopards — avec Soum Bill et Bloco — il transformait la lassitude populaire en hymne générationnel.
Sa musique ne distrayait pas : elle dénonçait. Elle racontait les frustrations d’une jeunesse, les promesses trahies, les inégalités persistantes. Et c’est précisément cette sincérité brute qui lui a ouvert les portes de l’international, jusqu’en France, où il s’était installé, loin de l’effervescence abidjanaise, mais jamais vraiment éloigné de son public.
Puis le temps a fait son œuvre. L’industrie musicale a changé de rythme, de visage, de codes. Avec son complice Vegas — disparu en 2017 — il avait tenté un retour, sans jamais retrouver l’écho de ses débuts. Digbeu Du Far s’était alors réinventé, loin des projecteurs, dans l’entrepreneuriat, entre import-export et projets personnels.
Mais la vie, elle, n’a pas laissé de seconde chance.
Atteint de deux cancers, du foie et du pancréas, l’artiste a mené un dernier combat, silencieux, loin des scènes qui l’avaient vu vibrer. Il s’est éteint ce mercredi 8 novembre à 14h45 à l’Hôpital Henri Mondor. Un lieu devenu, tristement, le théâtre des derniers instants de plusieurs figures artistiques africaines, dont Mahely Bah et Erickson le Zoulou.
Avec sa disparition, la Côte d’Ivoire perd plus qu’un artiste : une conscience. Une voix libre, parfois dérangeante, toujours lucide. Digbeu Du Far appartenait à cette génération qui ne chantait pas pour plaire, mais pour dire.
Et dire, aujourd’hui, c’est se souvenir.
Georges-Eden Bobia
Correspondant à Paris

