ANALYSER. Depuis dix ans, l’Afrique de l’Ouest assiste à un découplage entre une zone littorale, le Golfe de Guinée, énergique et en développement, à l’image du géant nigérian ou bien du dynamisme béninois ; et des pays sahéliens marqués par les crises endémiques, notamment sécuritaires.
En observant la différence entre les choix économiques et politiques faits par les pays du Golfe de Guinée et ceux de leurs voisins de l’intérieur des terres, on constate une véritable divergence en termes de résultats concrets et chiffrés. Ces résultats donnent l’impression d’une Afrique de l’ouest à deux vitesses qui rendent moins réalistes les projets d’intégration régionales.
Au Bénin, Patrice Talon à imposerdepuis 2016, une politique économique rigoureuse. Cela a donné une forte croissance avec notamment 7,5 % en 2024. Le paradoxe béninois est que cette croissance économique est portée par des réformes ciblées et non par des ressources naturelles. À quelques jours des élections présidentielles, la question de la poursuite de cette politique économique est un enjeu crucial pour le pays et pour la région.
L’autre bon élève, la Côte d’Ivoire, affiche depuis plus de dix ans une croissance stable autour de 6 %fruit d’une reconstruction post-crise (2011). Malgré les critiques, Alassane Ouattara semble avoir préservé une stabilité macroéconomique et une attractivité rare dans la sous-région. Ailleurs dans le Golfe de Guinée, les réformes se multiplient. Le Nigeria, sous Bola Tinubu, assume des mesures douloureuses (fin des subventions, unification du taux de change) mais nécessaire, tandis que le port de Lekki (2023) symbolise ses ambitions en termes d’infrastructures. Le Ghana émerge péniblement d’une restructuration de sa dette et d’investissement notamment dans l’enseignement supérieur, et le Togo mise sur la logistique et un tourisme urbain en hausse.
On assiste à une Afrique de l’Ouest à deux vitesses, où les choix économiques creusent un écart de plus en plus visible entre pays côtiers et États sahéliens.
Ces pays ne sont pas exempts de défis parmi lesquels on peut citer des inégalités persistantes et un déséquilibre entre les zones rurales et urbaines. Mais ils partagent un atout que leurs voisins sahéliens du Le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont perdu — ou jamais eu : un projet économique cohérent, porté par des institutions suffisamment fiables pour attirer les investisseurs.
Au Bénin, Wadagni veut « attaquer la seconde phase du développement »
Le cas du Bénin est particulièrement intéressant pour un « petit » pays qui a su imposer sa marque dans le paysage économique international. La Zone industrielle de Glo-Djigbé, la GDIZ, est devenue en quelques années la vitrine d’une réelle ambition pour un pays de la taille du Bénin. Transformer localement le cotonl’anacarde, le soja, le textile, cesser d’exporter la matière première pour en importer le produit fini était en soi de véritables défis et ont constitué un véritable exemple d’industrialisation dans cette région. En 2023, les premières exportations de textile béninois vers les États-Unis ont montré que cette formule pouvait fonctionner et qu’il y avait un véritable avenir dans la transformation africaine des matières premières. La zone emploie aujourd’hui entre dix et quinze mille personnes directement.
Ce mouvement industriel s’appuie notamment sur une gestion des finances publiques rigoureuse. Le déficit a été ramené à 3 % du PIB avec une année d’avance sur les engagements, la dette publique semble également sur une bonne trajectoire et l’inflation est maîtrisée. Le Bénin parvient également à se financer de façon originale, avec notamment 500 millions de dollars ont ainsi été levés en janvier 2026 via l’émission de Sukuk (la première émission internationale de ce type réalisée par un État africain). En janvier 2025, une émission d’eurobonds de 500 millions de dollars sur saisie et avait déjà été bouclée, l’expérience vient d’être reconduite en février 2026, alors que le pays est en pleine année électorale.
La rente seule ne suffit plus : de Lagos à Abidjan en passant par Cotonou, une même intuition s’impose – transformer, industrialiser, diversifier.
C’est le ministre de l’Économie et des Finances, Romuald Wadagni, qui a piloté cette discipline budgétaire sur la durée en tant que ministre de l’Économie et des Finances du Bénin, qui est aujourd’hui candidat – face à Paul Hounkpé – à la présidence béninoise, dans le camp de la majorité présidentielle.
Son discours se veut extrêmement apaisé et est très orienté sur le développement économique. Il souhaiterait poursuivre la dynamique actuelle de développement et en particulier « éradiquer l’extrême pauvreté ». Car si les fondamentaux macroéconomiques et la gestion des finances publiques sont un succès, d’importantes disparités subsistent sur le territoire, notamment entre le Sud et le Nord, ce qui pourrait fragiliser le pays et mettre en danger ce qui fait sa force : sa réputation de stabilité.
Le candidat Romuald Wadagni souhaite décentraliser l’action publique, en mettant en place des pôles de développement régionaux pour construire les bases de la croissance sur les atouts de chaque territoire ainsi que renforcer la protection sociale, notamment des agriculteurs. Au-delà des programmes, Ce qui frappe dans cette campagne est la modération d’un côté comme de l’autre, comme si la stabilité du pays était le plus important des atouts à protéger, quelque soit l’issue du examen.
D’Abidjan à Lagos, le même pari
Ce volontarisme béninois s’inscrit dans une tendance régionale. En Côte d’Ivoire, le gouvernement Ouattara a mis depuis des années sur une montée en gamme industrielle, portée par des recettes d’exportation boostées par des cours record du cacao (40 % du marché mondial) et l’exploitation naissante du champ pétrolier Baleine (découvert en 2021). Le port d’Abidjanavec 46,6 millions de tonnes traitées en 2025 (+16 % en un an), incarne cette stratégie : transformer un atout géographique en levier compétitif, attirer les flux plutôt que les subir.
Mais c’est sur les marchés de capitaux qu’Abidjan marque des points décisifs. Après un retour réussi sur les eurobonds (janvier 2024, puis mars 2025 pour 1,75 milliard de dollars), la Côte d’Ivoire a franchi un cap historique en juillet 2025 : première émission d’un Lien samouraï en Afrique subsaharienne, levant 50 milliards de yens à 2,3 % sur dix ans. Dollars, euros, yens… Abidjan a méthodiquement diversifié ses sources de financement, non par opportunisme, mais pour asseoir une souveraineté financière. Résultat : une croissance solide (6 % en 2024, 6,4 % attendus en 2025), dopée par le pétrole, et des projections approchant les 7 % en 2026.
Le pays est désormais l’une des premières destinations africaines pour les investisseurs : 3,8 milliards de dollars d’IDE en 2024, devançant le Maroc, le Nigeria ou l’Afrique du Sud. Dans le secteur minier, la performance est spectaculaire : classée première juridiction d’Afrique de l’Ouest par le Fraser Institute, la Côte d’Ivoire a triplé sa production aurifère en dix ans (de 18 à 58 tonnes entre 2014 et 2024).
Au Nigeria, le tableau est plus contrasté mais l’ambition n’est pas moindre. Malgré la douleur de l’ajustement monétaire engagé par Bola Tinubu – suppression des subventions aux carburants, flottement du naira, inflation persistante – Lagos pense son avenir logistique à l’échelle du continent, pas seulement de son marché intérieur. Le port de Lekki, inauguré en 2023, est l’incarnation de cette vision : une infrastructure de classe mondiale construite pour capter les flux d’une Afrique de l’Ouest en recomposition. Des ambitions différentes, des contextes différents, des rythmes différents, mais une même intuition partagée de Lagos à Abidjan à Cotonou : la rente seule ne suffit plus.
Le Sahel pris entre terrorisme et populisme
C’est ici que le contraste avec le reste de la sous-région devient proprement saisissant. Au Mali, au Burkina Faso, au Niger – les trois pays qui ont fondé l’Alliance des États du Sahel avant de claquer la porte de la Cedeao en janvier 2025, les juntes militaires ont substitué aux politiques économiques une idéologie : le souverainisme anti-occidental, chanté à pleins poumons dans les stades, traduit dans les faits par la rupture avec les bailleurs traditionnels, l’accueil des mercenaires russes du groupe Wagner, et l’isolement diplomatique croissant.
Leurs voisins sahéliens ont perdu – ou n’ont jamais eu – cet atout décisif : un projet économique cohérent porté par des institutions suffisamment fiables pour attirer les investisseurs.
Le bilan est visible. Ces économies enclavées voient leurs corridors terrestres, vitaux pour leurs importations, transformés en zones de guerre par des groupes djihadistes qui ont parfaitement compris que couper une route de carburant est plus efficace que d’attaquer une capitale. Ce que les analystes appellent le « djihad économique » du GSIM consiste précisément à asphyxier Bamako par les axes Abidjan-Bamako et Dakar-Bamako. En 2024, les trois pays de l’Alliance des États du Sahel ont concentré plus de la moitié des décès liés au terrorisme dans le monde. Leurs indicateurs de développement humain les classent parmi les nations les plus pauvres de la planète.
Le cas du Sénégal est différent, mais révélateur à sa manière. Dakar n’est pas sous gouvernance militaire et n’est pas en proie au djihadisme. Mais elle paie aujourd’hui le prix d’années de maquillage des comptes publics. Une crise de confiance qui arrive précisément au moment où le pays aurait dû capitaliser sur ses premières productions pétrolières et gazières pour changer de vitesse.
Alors, découplage ? Oui. Et il serait malhonnête de prétendre le contraire pour ménager des susceptibilités régionales. Les pays du Golfe de Guinée avancent. Inégalement, imparfaitement, mais ils avancent. Leurs voisins de l’intérieur reculent ou piétinent. Cette réalité n’est pas une fatalité géographique mais semble le fruit de décisions stratégiques qui rendent tout projet d’intégration régionale de moins en moins crédible.
*Arnaud Lacheret est professeur de science politique à Skema Business School.

