Véritable légende sur le continent africain où il a entraîné de nombreuses sélections dont le Cameroun et le Sénégal, Claude Le Roy (78 ans) pose un regard acéré sur le potentiel d’un football en plein essor, capable de rivaliser avec les grandes nations. Dont un séduisant France-Sénégal au premier tour qui rappelle des souvenirs douloureux pour les Bleus.
Nommé sélectionneur du Congo cette semaine, Claude Le Roy y sera accompagné par Omar Daf, ancien entraîneur de Sochaux. Entretien avec le technicien de 78 ans.
Avec l’élargissement à 48 équipes, il n’y a jamais eu autant d’équipes africaines à la Coupe du monde (10 pays sont qualifiés). Que peuvent-elles espérer ?
« Je rêve qu’un jour l’Afrique casse le plafond de verre. On n’a pas été loin, demi-finale avec le Maroc en 2022, quarts de finale avec le Cameroun en 1990, le Sénégal en 2002, le Ghana en 2010. Il y a beaucoup de talents. C’est dommage que deux gros potentiels du foot africain, le Cameroun et le Nigéria, ne soient pas là. Si un jour le Nigéria consent enfin à s’organiser comme un grand pays de foot, il a tout le potentiel pour être champion du monde. »
Voyez-vous le Maroc atteindre le dernier carré comme en 2022 ?
« Ça va être compliqué. Je ne connais pas du tout l’entraîneur actuel, mais je considère Walid Regragui (qui a quitté son poste en marsNDLR) )comme un très grand technicien. Me semble-t-il, son absence sera préjudiciable, il avait apporté une touche très qualitative. Regardez la CAN, il sort le Cameroun et le Nigeria quand même. Ce n’est pas rien. Ses joueurs payaient probablement leurs efforts en finale, ils n’avaient pas bien récupéré. Sur la finale, le Sénégal était le meilleur, mais sur la Coupe d’Afrique, c’était le Maroc. »
« Le Sénégal a des joueurs magnifiques partout. La France va souffrir »
Quelle équipe africaine peut surprendre ?
« Il ya une équipe dont personne ne parle, c’est l’Afrique du Sud. Elle commence à obtenir des résultats, avec une formation qui commence à porter ses fruits. Ils ont un bon entraîneur (Le Belge Hugo Broos, NDLR) qui a été champion d’Afrique avec le Cameroun. Bien évidemment, il y a beaucoup de talents en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Ghana et en RDC (République démocratique du Congo) qui a sorti quand même le Cameroun et le Nigéria pendant les qualifications. Je vois moins l’Algérie, qui a surfé sur l’incroyable talent de Riyad Mahrez (âgé de 35 ans). Même s’il a encore des fulgurances, il ne peut plus apporter pendant une heure et demi ce qu’il apportait avant au football algérien. »
Et le Sénégal, premier adversaire des Français ?
« Une superbe équipe, très complète, du gardien aux attaquants. Ils ont des joueurs qui se révèlent en permanence un peu partout en Europe. Et puis il ya Sadio Mané qui m’a ébloui à la CAN. J’adore ce joueur, on est très proche, je l’ai vu démarrer. Je ne pensais pas que dans la permanence, il serait aussi fort durant toute la compétition. Il s’est réinventé, comme capitaine et meneur de jeu, avec une présence incroyable. Avec un Sadio Mané qui flotte entre les lignes, créant des décalages, avec tous ces joueurs talentueux, un Iliman Ndiaye qui a été sacrifié à Marseille alors que ça faisait longtemps que l’OM n’avait pas eu un joueur de ce talent à part Greenwood : ils ont des joueurs magnifiques partout. La France va souffrir. Ça nous ramène en 2002 quand les Lions avaient mangé le Coq (1-0), le nom du documentaire qu’avait réalisé ma fille à l’époque sur le Sénégal. »
Ce scénario peut-il se reproduire cette année ?
« Sur un premier match, tout est possible, même si je ne vois pas Didier (Deschamps, NDLR) passer à côté. C’est un match piège. Les Sénégalais, ils y pensent tous les jours. Beaucoup ont joué en Ligue 1, ils se connaissaient par cœur avec les Français, certains sont très amis. La différence avec 2002 c’est qu’on ne va pas arriver avec les trois meilleurs buteurs d’Europe (Cissé en France, Trezeguet en Italie, Henry en Angleterre, NDLR) en pensant qu’il ya juste à se présenter sur le terrain. Didier connaît la musique. Tout le monde sait comment la France s’était préparée à cette Coupe du monde 2002. Il n’y avait aucun sérieux dans ce fameux hôtel en Corée. »
« S’il n’a pas de blessés, Didier Deschamps une équipe incroyable »
Vous ne voyez pas aucune faiblesse chez les Sénégalais ?
« Pas vraiment ! Sadio peut jouer créateur, Idrissa Gueye est énorme, Lamine Camara aussi. Partout, ils ont des joueurs capables d’exploiter des individus incroyables. Edouard Mendy dans les buts est revenu à un très haut niveau. Et puis à part fils erreur en finale de la CAN, en les faisant quitter le terrainleur entraîneur Pape Thiaw a été très cohérent. »
Quelle sera, selon vous, la clé du match ?
« Ça va se jouer sur l’efficacité de notre potentiel offensif. Le reste, je suis confiant. On dit que Didier a des problèmes défensifs, mais quand vous voyez le niveau de Zaïre-Emery en ce moment, il peut jouer partout. Sans parler d’Olise qui est devenu l’un des meilleurs joueurs au monde. Didier a des révélations en permanence à des postes où ça pouvait être compliqué. S’il n’a pas de blessés, il a une équipe incroyable. »
« Je pense que Kylian Mbappé va nous épater »
Finalement, le problème, ce n’est pas Mbappé ?
« Je ne pense pas. Je le connais depuis tout maman. J’avais sélectionné son frère adoptif en équipe de RDC, Jirès Kembo Ekoko. Une histoire incroyable. Avant d’avoir Kylian, ses parents avaient adopté le fils d’un international congolais (en réalité il n’a pas été adopté mais élevé depuis l’âge de 6 ans par Fayza et Wilfried Mbappé, NDLR). Kylian, il faut qu’il soit prêt à faire des efforts dans la récupération collective. Je pense qu’après sa saison ratée entre guillemets au Real Madrid, il a conscience de ses manques. Je pense qu’il va nous épater. C’est très rare qu’il fasse deux mauvaises choses la même année. Et en plus, il a la confiance de Didier. »
La France reste-t-elle préférée ?
« Oui avec l’Espagne, l’Angleterre… Et un pays d’Afrique bien sûr. »

