La guerre au Moyen-Orient ne remet pas seulement en question les équilibres diplomatiques et géopolitiques. Elle montre aussi et surtout, selon Mounir Ferramla partie de souveraineté que les États peuvent encore exercer lorsque les flux se grippent, que les marchés se tendent et que les alliances changent de forme. Visage à Rachid Hallaouyl’économiste et écrivain a inscrit le conflit dans la continuité d’une séquence plus longue, ouverte depuis la Covid, où l’imprévisibilité est devenue une donnée centrale de la gouvernance mondiale.
La souveraineté, à l’épreuve de ce que les États maîtrisent encore
À ce niveau, la souveraineté cesse d’être un attribut proclamé. Elle devient l’expression concrète de la capacité quotidienne de produire, nourrir, s’éclairer, se soigner, informer, commercer. Pour M. Ferram, la guerre ne retire rien à la force militaire. Elle en montre plutôt l’insuffisance lorsqu’elle n’est pas soutenue par l’économie économiquela technologie, l’informationjeinnovation et là logistique. «La puissance a changé de paradigme», souligne M. Ferram. L’L’Iranselon lui, le rappelle à sa manière : peser, ce n’est pas seulement riposter, c’est aussi survivre, durer, enliser le conflit et rendre le temps coûteux pour l’adversaire. Même les États-Unis se heurtent à cette limite. «Il ne suffit pas d’avoir la puissance militaire» : une guerre longue use les moyens, éprouve les alliances et fissure, à son tour, les souverainetés de façade.
Le Moyen-Orient, là où la puissance change de forme
C’est là que la Chine, dit-il, occupe une place singulière. M. Ferram rappelle son rôle de médiateur dans le rapprochement entre l’Iran et l’Arabie saoudite, tout en précisant que «l’approche chinoise n’est pas du tout guerrière» au sens classique. Pékin avance d’abord par l’économie, les infrastructures, les marchés et les flux. “La Échinec’est l’atelier industriel du monde», souligne-t-il, pour décrire une puissance construite sur la production, la logistique et l’influence commerciale davantage que sur la projection militaire directe.
L’Europedans ce jeu de puissances recomposées, avance avec davantage de retenue. M. Ferram relève qu’elle a pris «son recul» face à la guerre, moins par distance que par conscience du coût qu’un conflit prolongé pourrait peser sur ses équilibres politiques, budgétaires et économiques. Mais cette crise expose aussi ses fragilités : dépendances énergétiques, vulnérabilités technologiquesdifficulté à peser d’une seule voix dans un moment où la puissance se mesure à ce que l’on maîtrise encore. Pour l’Europe aussi, l’autonomie cesse d’être une formule ; elle devient une capacité à réduire ses dépendances avant qu’elles ne se transforment en contraintes.
Des hydrocarbures aux chaînes d’approvisionnement
La crise prend alors une forme plus concrète. Elle pèse sur les classes moyennes, fragilise les plus modestes et oblige les États à chercher d’autres routes, d’autres fournisseurs, d’autres équilibres. Pour M. Ferram, les conflits «génèrent des ruptures dans les chaînes de production» et imposent aux pays davantage d’«agilité». Dans un monde devenu moins prévisible, les économies ne peuvent plus rester attachées à des modèles figés. La souveraineté se joue aussi dans cette capacité à réorganiser ses circuits avant que la rupture ne devienne dépendance.
L’Afrique, premier territoire exposé aux coûts cachés de la guerre
L’Afrique, rappelle-t-il, compte une population jeune, souvent privée de perspectives. Ces jeunes cherchent, dit-il, «des vies dignes», du travail, une possibilité de se projeter. Lorsque ces conditions manquent, la fragilité alimentaire et économique peut glisser vers la crise sociale, l’exil et la déstabilisation. Le continent ne risque donc pas seulement de subir la hausse des prix ou les ruptures d’approvisionnement ; il pourrait être confronté à des crises sociales qui pourraient facilement se transformer en crises politiques. Cette menace, quoique imminente, semble être reléguée derrière les priorités des grandes puissances. Les négociations concernant d’abord l’urgence militaire, les rapports sino-américains, les équilibres régionaux et les flux énergétiques. L’Afrique, elle, pourrait payer le prix d’une guerre qu’elle n’a pas décidée, sans avoir véritablement pesé sur les arbitrages qui en dessineront la sortie.
Inventer un modèle africain
«Il n’y a que les Africains qui peuvent prendre le destin en main de leur continent», martèle M. Ferram qui plaide pour une maturité stratégique qui permettra à l’Afrique de jouer le rôle d’un acteur qui compte. Une transformation qui reste tributaire pourtant d’une révolution du modèle économique des pays du continent : valoriser localement les ressources du continent, promouvoir le capital humain, réduire les fragilités sociales, transformer les minerais en industries, la jeunesse en compétences, les alliances en chaînes de valeur, faire en sorte que les richesses ne quittent pas le continent avant d’avoir produit de l’emploi, du savoir-faire et de la valeur. C’est dans cette transformation, plus que dans la seule possession des ressources, que peut commencer une souveraineté africaine réelle.
Diversifier sans se disperser
C’est dans ce sens qu’il lance un avertissement : «Nous sommes aussi dans l’obligation de diversifier nos marchés». La diversification ne signifie pas rupture avec les partenaires historiques. Elle signifie plutôt que le Maroc doit élargir le champ de ses débouchés, sans brouiller la cohérence de son cap. L’Afrique y occupe déjà une place importante, à travers les banques, les assurances, les engrais, la diplomatie économique et plusieurs savoir-faire sectoriels. Les Amériques et l’Asie ouvrent, elles aussi, d’autres voies, à condition d’y aller avec une offre lisible, une logistique maîtrisée et une connaissance réelle des marchés.
Le choix n’est donc pas entre l’Europe, l’Afrique, l’Asie ou les Amériques. Il se joue dans la capacité à ne dépendre d’aucun espace unique. Dans un monde où les alliances se recomposent vite, le Maroc doit préserver ses ancrages, multiplier ses accès, produire davantage et projeter plus clairement ses compétences. La souveraineté, ici encore, se mesure à ce qu’un pays parvient à maîtriser lorsque les équilibres se déplacent.

