Mannequins quinquagénaires sur les podiums, actrices sexagénaires au premier rang et égéries aux cheveux gris dans les campagnes : l’industrie de la mode donne progressivement plus de place aux femmes âgées. Une évolution esthétique, mais aussi économique, alors que les maisons de luxe cherchent à séduire une clientèle plus mature, fidèle et avec un grand pouvoir d’achat.
De Stéphanie Cavalli, 50 ans, chez Chanel à Maye Musk, 77 ans devenue icône « silver » en Chine, les femmes mûres s’imposent peu à peu dans l’univers de la mode, longtemps obsédées par la jeunesse. Un changement de regard qui reflète l’évolution des mentalités, tout en révélant les nouvelles stratégies des grandes marques.
Stéphanie Cavalli, symbole du grand retour des mannequins seniors
Fin janvier, lors du défilé Haute Couture Chanel, par Matthieu Blazy c’est une silhouette longiligne, d’une grande élégance et à la chevelure poivre et sel qui ouvre le show, vêtue d’un ensemble en organza rose poudrée. A 50 ans, Stéphanie Cavalli, s’habillent à tous les salutations.

Ce mannequin, née à Ostia, en Italie, d’un père italien et d’une mère originaire de Guadeloupe, s’installe aux États-Unis à 26 ans et travaille comme mannequin à plein temps pendant plus d’une décennie. À 38 ans pourtant, elle a rencontré sa carrière entre parenthèses.
“J’étais dans un entre-deux: trop âgée pour continuer ce métier, trop jeune pour entrer dans la catégorie des “mannequins seniors”, comme on nous appelle aujourd’hui”, expliquait-elle récemment au magazine Vogue.
Sa présence au défilé Chanel a donc pris une dimension particulière. “En voyant les nombreux articles publiés et l’attention portée à la diversité d’âge chez Chanel, j’ai compris à quel point c’était grand, beau et essentiel que la maison fasse défiler des femmes de différents âges en haute couture”, raconte-t-elle.

Pour le mannequin, le secteur commence enfin à évoluer : “Il est merveilleux de voir à quel point les mentalités ont évolué, le fait de pouvoir être soi-même. C’est une évolution qui peut avancer lentement ou rapidement, mais elle est là, tangible. Avec mes collègues de la même génération, nous disons souvent qu’aujourd’hui est le meilleur moment pour avoir 50 ans et être mannequin” poursuit-elle.”
Une réalité stratégique pour les maisons de luxe
Stéphanie Cavalli n’est pas la seule à incarner cette nouvelle visibilité. En effet, celle que l’on surnomme “la brindille”, l’emblématique Kate Moss, aujourd’hui âgée de 52 ans, a récemment créé la surprise en clôturant le premier défilé Gucci imaginé par Demnadans une robe dos-nu moulante et scintillante.

Autre icône britannique, Twiggy, figure emblématique de la mode des années 1960, a été choisie par la griffe Burberry pour représenter sa campagne printemps-été 2026, et ce à 76 ans. Célébrité pour sa coupe de lutin et sa silhouette osseuse, la star avait déjà posée pour la marque de maquillage Charlotte Tilbury, aux côtés de Jourdan Dunn et Kate Moss. Par ailleurs, l’actrice américaine Laura Dern, 59 ans, avait déjà ouvert le défilé Gabriela Hearst lors de la Fashion Week parisienne à l’automne 2025.

Du côté des créatrices aussi, l’expérience domine. Maria Grazia ChiuriVictoria Beckham, Sarah Burton ou encore Stella McCartney ont toutes dépassé la cinqquantaine. Pour Victoria Dartigues, directrice des achats femme et accessoires aux Galeries Lafayette, cette évolution correspond surtout à une réalité économique.
“La mode parle désormais à des gens qui ont de l’expérience et des relations durables avec les marques”, explique-t-elle à l’AFP.
En effet, les clientes du luxe sont en grande majorité des femmes actives ayant déjà une carrière et un pouvoir d’achat conséquent. “C’est comme vendre un antirides avec un mannequin de 20 ans : ce n’est pas la vraie vie”, résume-t-elle. Dans un contexte de ralentissement du marché du luxe, les grands groupes comme LVMH ou Kering cherchent justement à séduire ces consommatrices fidèles, capables d’investir dans des pièces coûteuses. Car, acheter du luxe “nécessite une certaine expérience, une connaissance du vêtement et une culture de mode”, souligne Victoria Dartigues (des qualités rarement associées à un public de 20 ans.)
Les « modèles argentés », nouvelles stars des réseaux
Sur les podiums mais pas que. En effet, cette valorisation de l’âge se traduit également sur les réseaux sociaux et dans les campagnes publicitaires. Parmi les figures emblématiques de ce phénomène : Maye Musk, mannequin et diététicienne de 77 ans, également connue comme la mère d’Elon Musk.
“J’ai fait mon premier travail de mannequin ‘sénior’ à Toronto, en 1990, à 42 ans, parce que j’étais le mannequin le plus âgé du Canada”, racontait-elle récemment sur les réseaux sociaux.

En Chine, où la famille Musk fascine, elle est devenue une véritable icône. Son parcours de mère ayant élevé un enfant prodige malgré des difficultés personnelles, nourrit son aura. Cette image lui vaut d’ailleurs de nombreuses collaborations publicitaires dans le pays où cultive aussi une relation étroite avec son public chinois. Selon Yaling Jiang, fondatrice de la newsletter spécialisée dans les tendances de consommation chinoise Suivre le Yuanla majorité de ses fans sont des femmes venues chercher des conseils pour “vieillir avec grâce”.
Une libération… mais encore des injonctions liées à la jeunesse
Au premier rang des défilés aussi, les visages mûrs se multiplient : Demi Moore en total look cuir chez Gucci à 63 ans, Andie MacDowell et son chignon gris chez Armani à 67 ans, ou encore l’actrice Michelle Pfeiffer invitée surprise chez Saint Laurent.

Pour la journaliste de mode Sophie Fontanel, cette évolution est certes positive mais reste pourtant ambivalente : “On nous montre des femmes entre 50 et 65 ans, parfois plus, qui sont incroyables”, observe-t-elle. Mais elle met en garde contre un nouveau modèle trop normatif : celui de la quinquagénaire toujours mince, ultra-séduisante et parfaitement conforme aux standards des maisons de couture.
“Comme si la femme était obligée de continuer à rentrer dans les prototypes des couturiers, d’être super mince, super sexy… Mais tout ça, c’est plein d’injonctions”.
Malgré ces réserves, elle reconnaît une transformation réelle : “Ça se libère. Il ya quelque chose qui s’est décrispé.”

