Peut-on se fier à l’optimisme du secrétaire d’État américain lorsqu’il annonce la fin de l’opération militaire contre l’Iran dans « deux semaines » pas plus ? Vendredi 27 mars, lors du sommet des ministres des Affaires étrangères des pays du G7, Marco Rubio un employé un ton excessivement confiant devant ses homologues, assurant que le « conflit (ne) va (pas) se prolonger ».
La résilience du régime islamique
Une nouvelle fois, il est difficile d’interpréter sereinement les déclarations de l’administration américaine. Est-ce l’expression d’une confiance absolue dans la capacité militaire des États-Unis et dans la reddition prochaine de Téhéran ? Une manière d’apaiser les marchés mondiaux, inquiets du prolongement de la guerre ? Ou enfin une adresse aux citoyens outre-Atlantique, qui redoutent un engagement du conflit, traumatisés par les aventures américaines au Vietnam, en Afghanistan et en Irak ?
En tout état de cause, le gouvernement américain n’avait pas anticipé une telle résistance de la part de l’Iran. S’il relativise le terme d’« enlisement », le général en deuxième section de l’armée de l’air et de l’espace Jean-Marc Vigilant ne voit pas non plus le régime iranien s’effondrer prochainement. « Donald Trump nous a fait croire qu’une guerre pouvait durer 15 jours. Mais dans un conflit, l’adversaire a lui aussi une opinion. Les plans initiaux se fracassent souvent sur le mur de la réalité », analyse l’ancien directeur de l’École de guerre. « C’est la survie du régime qui est en jeu. Celui-ci s’était préparé depuis longtemps à l’éventualité d’une offensive américaine. Il a désormais bien compris que sa porte de sortie réside dans le prolongement du conflit » ajoute-t-il.
L’économie mondiale paralysée
En effet, après un mois de guerre, l’Iran est parvenu à prendre en otage l’économie mondiale, en bloquant le trafic maritime. dans le détroit d’Ormuzpar lequel transitent 20 % de la production mondiale d’hydrocarbures, et en ciblant des infrastructures énergétiques chez ses voisins du Golfe. Si son potentiel militaire a été affaibli par les quelque 1 500 frappes qui ont touché le pays, Téhéran conserve une certaine capacité de nuisance, comme le démontre son utilisation massive des drones Shahed-136. Depuis le 28 février, 550 de ses appareils low-cost auraient été tirés vers Israël et plus de 3 500 dans le Golfe Persique. Certes, 95 % sont abattus en plein vol, mais ils saturent les défenses antiaériennes des pays visés.
En outre, « on parle de drones à quelques dizaines de milliers de dollars interceptés par des missiles qui en valent plusieurs millions », explique Jean-Marc Vigilant, également chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). De même, les stocks de missiles balistiques iraniens ont vraisemblablement été sous-estimés par ses adversaires, l’armée emploie désormais des armes plus sophistiquées à mesure que le conflit progresse. Enfin, L’Iran vient d’abattre une autre de ses cartes : les rebelles houthis, alliés de Téhéran, ont attaqué samedi Israël avec un tir de missile, risquant d’embraser davantage le Moyen-Orient.
Le coût faramineux de la guerre
Pour toutes ses raisons, « les États-Unis ne pourront pas aller trop loin et trop longtemps dans ce conflit », prédit Jean-Marc Vigilant. D’où la tentative de l’administration Trump d’obtenir une question diplomatique à la guerre par le fameux plan en 15 points transmis à Téhéran, en vain pour le moment.
Comme ici à Washington, de nombreuses mobilisations anti-Trump ont été organisées à travers les États-Unis samedi, fustigeant sa pratique autoritaire du pouvoir et son aventurisme guerrier. Photo AFP/Aaron Schwartz
De plus, le risque d’enlisement n’existe pas qu’au Moyen-Orient. Sur le plan intérieur, Donald Trump se trouve fragilisé par son aventurisme guerrier dans la région. L’offensive israélo-américaine est très impopulaire outre-Atlantique, et ce, au sein même des MAGA. Samedi, plus de 3 000 rassemblements se tiennent à travers le pays, à l’appel du mouvement « No Kings » (« Pas de rois »), pour protester contre le locataire de la Maison-Blanche. Le coût de l’opération militaire est également énoncé par ses opposants. Un réseau d’activistes et d’organisations nommé Win Without War ont même créé un décompte en temps réel de la facture guerrière : plus de 33 milliards de dollars depuis le 28 février, bien que le calcul soit imparfait. « Il n’y a pas d’argent pour les 15 millions d’États-Unis qui ont perdu leur couverture santé, mais il y a un milliard de dollars par jour pour bombarder l’Iran », s’est par exemple agacé Elizabeth Warren, sénatrice démocrate du Massachusetts.
Reste à savoir comment Washington va s’extirper de ce bourbier géopolitique. D’un côté, ses alliés du Golfe apprécieraient peu un retrait américain, laissant la région en proie au chaos. De l’autre, l’éventualité d’une intervention terrestre serait massivement désapprouvée par les électeurs, à quelques mois seulement des mi-sessionsd’autant plus que 13 militaires américains sont morts depuis le début du conflit et que plus de 300 autres ont été blessés, dont une douzaine vendredi en Arabie saoudite. Et comme le résumé Jean-Marc Vigilant, « dans une guerre asymétrique comme celle-ci, quand le petit ne perd pas, il gagne et quand le grand ne gagne pas, il perd. »

