A l’heure où la France revendique sa souveraineté agricole, le projet de loi d’urgence présenté comme une réponse à la crise laisse de côté un pan essentiel de notre agriculture : les moyens concrets de produire. Pas l’ombre d’une mesure sur les solutions de protection des cultures alors que les agriculteurs attendent des réponses… urgentes.
Le projet de loi semble faire le pari qu’en contrôlant mieux les denrées qui entrent sur le territoire français, en comprenanta notre incapacité à produire davantage. C’est une erreur de diagnostic : aucune barrière douanière ne protège une culture contre un ravageur. Et surtout, la concurrence ne vient pas de l’extérieur de l’Europe : elle vient de nos voisins directs, théoriquement soumis aux mêmes règles de l’Union européenne, mais doté d’un arsenal d’outils plus large et plus facile à activer.
Pendant ce temps, les impasses techniques s’accumulent dans les exploitations. Et de leur côté, les solutions de protection disparaissent, la « boîte à outils » est vide. Les délais liés aux procédures d’autorisation des produits phytopharmaceutiques (conventionnels comme de biocontrôle) s’allongent au point de devenir totalement imprévisibles. Et l’innovation, pourtant présentée comme une alternative, se heurte à un mur réglementaire qui freine l’arrivée de nouvelles solutions de protection des cultures.
On ne décrète pas la souveraineté en privé les agriculteurs des moyens de produire. On ne peut pas invoquer la résilience tout en laissant des filières entières exposées aux ravageurs et aux maladies, sans accès efficace à l’ensemble des solutions disponibles : agronomie numérique, biotechnologies, biosolutions (biocontrôle et biostimulants) et solutions phytopharmaceutiques.
La souveraineté alimentaire est un processus exigeant : elle repose sur des choix assumés en matière de production, une convergence de la France avec les pratiques européennes, une évaluation rigoureuse des risques et une véritable lisibilité pour les agriculteurs comme pour les entreprises qui innovent.
L’urgence agricole est bien sûre sociale et économique, quand les coûts d’engrais et de carburant s’envolent. Mais elle est tout autant technique. L’ignorer, c’est se tromper de combat.
Si ce projet de loi veut réellement répondre à la crise agricole et permettre aux agriculteurs de produire tout en leur permettant de réduire l’empreinte de leur production sur l’environnement, il devra s’attaquer à plusieurs défis majeurs : mettre fin à la multiplication des dispositions franco-françaises s’ajoutant ou contredisant la réglementation européenne, fluidifier les procédures (notamment en permettant le dépôt de compléments d’information en cours d’évaluation d’un produit phytopharmaceutique) et rétablir un accès lisible aux innovations.
A défaut de levier de ces obstacles, la souveraineté agricole française ne restera qu’une promesse.
Tribune Yves Picquet est président de Phyteis

