« Il y a deux chiffres. Celui de l’OIF, de 396 millions de francophones dans le monde, et le nôtre, qui établit plutôt ce nombre à 348 millions», observe Richard Marcoux, professeur au Département de sociologie de l’Université Laval et directeur de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF).
Le hic, c’est que depuis 15 ans, le centre de recherche et l’OIF travaillent en partenariat à l’élaboration de ces chiffres, mis à jour régulièrement.
Dans son rapport La langue française dans le monde 2023-2026publié lundi, l’OIF — qui représente les États et gouvernements membres de la Francophonie — attribue la hausse du nombre de francophones à une nouvelle méthodologie. Celle-ci diffère de celle du centre de recherche de Richard Marcoux, même si les données de ce dernier sont citées à de nombreuses reprises dans le rapport.

À la méthode traditionnelle jusque-là utilisée en partenariat avec l’ODSEF et fondée sur les personnes de 10 ans et plus capables de parler français, l’OIF ajoute désormais une approche plus large, qui inclut les enfants de 6 à 9 ans scolarisés en français dans certains pays où cette langue est officielle, coofficielle ou langue d’enseignement, surtout en Afrique.
En 2022, l’OIF appuyée par l’ODSEF avait enregistré 321 millions de francophones sur Terre.
Dans les deux méthodes, l’organisation considère comme francophone « toute personne capable de communiquer en français, à l’oral ou à l’écrit ».
Le rapport précise par ailleurs que, même avec l’ancienne méthode du centre de M. Marcoux, la francophonie aurait tout de même progressé pour atteindre 348 millions de locuteurs.

Cette nouvelle méthodologie, « faite sur un coin de table », d’après le chercheur, comporte tout de même plusieurs lacunes.
«Les enfants de moins de 10 ans ne correspondent pas à notre définition. Dans certains contextes précis, nous ne les prenons pas en compte, car ce serait trompeur. Ce sont des apprenants, mais ils ne sont pas encore en mesure de soutenir une conversation.»
«Les systèmes d’éducation en Afrique sont extrêmement fragilisés, poursuit-il. Après plusieurs années de scolarité, de nombreux jeunes n’ont pas les compétences nécessaires pour lire et écrire. De plus, les systèmes scolaires actuels valorisent beaucoup les langues nationales, ce que je trouve très bien, mais les enfants parlent souvent ces langues avant de parler le français.»
Si le chercheur assure que ce choix de l’OIF ne compromet pas les partenariats à venir avec l’organisation, il s’interroge néanmoins sur la stratégie adoptée.
«Nous produisons des chiffres qui respectent les règles de la science et qui sont fiables à 95 %. Il n’était pas nécessaire de faire cela pour démontrer une croissance. Les chiffres sont gonflés.»
— Richard Marcoux, professeur et directeur de l’ODSEF
Obsession statistique
Sans rejeter complètement l’exercice, d’autres experts invitent cependant à ne pas confondre élargissement statistique et vitalité réelle de la langue. Au-delà de la controverse, le professeur à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa François Charbonneau l’appelle aussi à la prudence.
«Cette nouvelle définition plus inclusive, c’est un indicateur de quelque chose, explique-t-il au Droit. Cela dit, il reste extrêmement difficile de cerner les locuteurs francophones. Ça ne nous dit pas grand-chose de l’usage.»
«Nous sommes parfois trop obsédés par les statistiques», prévient M. Charbonneau.
«Lorsque le français est une langue identitaire et utilisée dans la vie collective, c’est-à-dire qu’elle compte réellement dans la vie de quelqu’un, les chances qu’elle se transmette à la génération suivante sont plus élevées. En revanche, si l’on considère comme francophone toute personne qui parle français, la transmission devient statistiquement possible, mais moins probable que chez quelqu’un qui vit à Clermont-Ferrand ou à Longueuil. Le pouvoir prédictif est alors plus faible.»
Satisfaction de la FCFA
Du côté de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA), cette définition est accueillie favorablement.
«Nous sommes tout à fait d’accord avec cette définition», affirme sa présidente, Liane Roy, en entrevue avec Le Droit. «En 2050, on parle même de 700 millions de francophones. La francophonie est un espace incontournable auquel le Canada doit pleinement participer.»

À l’instar de l’OIF, la FCFA défend une conception plus communautaire et inclusive de la francophonie, qui dépasse la seule capacité individuelle à parler français. Elle s’appuie notamment sur deux indicateurs de Statistique Canada : la première langue officielle parlée et l’indice de demande potentielle de services en français.
La FCFA dénombre 2,8 millions de francophones en contexte minoritaire au Canada.
Quatrième langue dans le monde
Le rapport publié par l’OIF affirme également que le français est la deuxième langue la plus informée, la quatrième langue la plus présente sur Internet et la troisième langue de l’économie et des affaires.
«La langue française se situe bien là-dedans», affirme toutefois Richard Marcoux.
Mais selon lui, la quatrième place de la langue française dans le monde en nombre de locuteurs, revendiquée par l’OIF, doit toutefois être relativisée.
«J’ai ici un petit questionnement : on compare peut-être des pommes et des oranges.»

