
Avec L’Héritage de SoledadElsa Olaizola interroge, à travers un voyage initiatique, la part d’ombre transmise par nos parents. Son premier roman est publié chez JC Lattès. Entretien avec la romancière, également membre de la rédaction numérique de RFI.
RFI : Vous signez, chez Jean-Claude Lattès, L’Héritage de Soledadun premier roman magistral, un roman initiatique où l’on suit, sur les routes de l’Ouest américain, le jeune Emiliano qui part sur les traces de son histoire familiale, celle de sa mère qui porte en elle un très lourd secret. Pourquoi avez-vous choisi ce thème du secret familial pour ce premier roman ?
Elsa Olaizola : Je pense que c’est un thème universel qui concerne beaucoup de personnes, avec des questions sur : qu’est-ce qui constitue ma famille ? Pourquoi mon père, ma mère réagissent-ils de cette façon ? Qu’est-ce qui se passe dans la cellule familiale ? Et je pense qu’à différentes étapes de nos vies, on se pose ces questions. Moi, j’arrive à la Trentaine, j’arrive dans une nouvelle période de ma vie où je me préoccupe de ce que nous avons transmis nos ancêtres.
La question que vous posez est celle de la transmission des traumatismes d’une génération à l’autre. C’est une question qui hante le livre. Est-ce aussi une question qui vous hante ?
En fait, je pense que ce qui me hante, c’est de savoir qui on est vraiment. En tant qu’enfant, ce qui peut être difficile, c’est de recevoir des choses de la part de ses parents sans connaître leur histoire. Par exemple, dans ce livre, Emiliano a beaucoup souffert d’être aux côtés d’une mère, certes qui l’aime, mais qui traverse des épisodes de colère très violents, proches de la folie. Et lui, il reçoit cette violence en tant qu’enfant. En sens inverse, le parent peut se demander : qu’est-ce que je possède de mon histoire familiale ? Qu’est-ce qui m’a construit et que je vais peut-être transmettre ou que je n’aurais pas du tout envie de transmettre ? Et en fait, Djune (la protagoniste du roman, NDLR), c’est ce qui la hante. Elle a peur de ce qu’elle va transmettre à son enfant, de ce qu’elle pourrait transmettre liée à son histoire avec le père d’Emiliano, mais aussi de son histoire familiale à elle, une histoire qu’elle connaît mal.
La violence est un héritage ? Comment fait-on quand on reçoit un tel héritage ? Emiliano, lui, a trouvé une solution, il prend la route…
Emiliano a beaucoup de colère en lui. C’est un adolescent. L’adolescence est souvent une période de grande colère, mais lui a des raisons supplémentaires d’être en colère, parce qu’il est dans une relation très conflictuelle avec sa mère. La mère d’Emiliano redoute d’avoir transmis à son fils un héritage de violence, parce qu’elle-même se pense issue d’une tradition de violence. Donc, durant toute sa vie, elle va chercher à protéger Emiliano de cette violence.
Et en même temps, ce qui est terrible pour cette mère, c’est qu’elle guette le moindre signe de violence chez son fils. Si elle le voit, par exemple, courir après des poules dans le jardin – parce que c’est un enfant et qu’il veut jouer –, elle va en être terrifiée et y voir la preuve qu’il a reçu de la violence en héritage.
Ce qui est important, c’est que la violence n’est pas seulement dans le cercle familial. On est aux États-Uniset donc, on est dans une société très violente, une société qui s’est construite sur le génocide des peuples autochtones américains, une société patriarcale violente aussi envers les femmes. Se pose donc pour elle la question de savoir comment faire pour que son fils échappe à une violence, alors que celle-ci est partout présente.
Finalement, sur l’impression qu’à travers cette Amérique ultra-violente, vous nous offrons un miroir du monde. Le monde est donc si violent que ça ?
Moi, c’est comme ça que je le ressens. Je pense que c’est important d’avoir conscience de cette violence du monde justement pour pouvoir la prendre en compte et savoir ce que l’on en fait. Vous parlez du fait qu’Emiliano se rend dans une réserve où il ya des Natifs américains. Pour moi, cette partie du roman est très importante parce que ce peuple, le peuple lakota qui vit dans la réserve de Pine Ridge, est un peuple qui a vécu la colonisation par les Européens. Et ce que je voulais montrer à travers les personnages qu’Emiliano va rencontrer, c’est que ce sont des militants, des hommes et des femmes qui vont se battre contre cette violence des États-Unis, qui vont se battre pour récupérer leurs terres. Et au contact de ces militants, Emiliano va réussir à transformer toute la colère qui l’habite. Il va réussir à se dire qu’elle peut avoir un sens.
En filigrane de ce roman, il y a l’histoire d’une femme que l’on pense être la grand-mère d’Emiliano et la mère de Djune. Cette femme s’appelle Soledad. C’est une guérillera mexicaine. Une femme sans foi ni loi qui symbolise d’une certaine façon la violence du capitalisme au Mexique. Un personnage éminemment tragique dont vous racontez l’histoire en filigrane du roman. Cette grand-mère supposée est absolument incroyable. Est-ce qu’elle a réellement existé ?
Elle n’a pas existé, c’est un personnage fictif. Elle m’est apparue, littéralement. Je l’ai vue, cette guérillera qui s’appelle donc Soledad Romeros del Rosario. Pourquoi j’ai créé ce personnage ? Parce que parmi les choses qui me mettent en colère, il y a le fait que les femmes sont souvent effacées des livres d’histoire. Et quand elles ne sont pas effacées, on minimise leur rôle, ou on leur prête des traits de bonté, de gentillesse, etc. Et ce que j’ai voulu montrer, c’est que, en fait, une femme peut être violente, une femme peut commander. Soledad n’entre pas dans la guérilla parce qu’elle est outrée par les conditions de vie des pauvres Mexicains, elle le fait parce qu’elle s’ennuie et parce qu’elle se rend compte qu’elle est douée pour monter à cheval, dévaliser des banques, tuer des richesses propriétaires terriens. Et elle aime ça !
Je voulais créer un personnage de femme, comme vous l’avez dit, sans foi ni loi, et non pas une femme qui doit absolument avoir une part de douceur ou une part de quelque chose. Non. Il y a des hommes psychopathes, mais il peut aussi y avoir des femmes psychopathes. Je ne suis pas pour cette violence à outrance, mais cela me tenait à cœur de montrer une femme qui, tout d’un coup, prend la tête de toutes les guérillas du Mexique.
Et ce que je voulais montrer aussi, c’est qu’Emiliano, qui est un jeune garçon, va prendre cette femme pour modèle et se reconnaître en elle. Moi, en tant que petite fille, j’ai grandi avec des modèles masculins parce qu’en fait, c’était l’unique choix que l’on nous proposait. Et je voulais inverser les choses, montrer qu’un petit garçon peut très bien grandir en ayant un modèle féminin pour exemple.
L’Héritage de Soledad d’Elsa Olaizola, publié aux éditions JC Lattès, 304 pages, 2026.
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