Érigée en partenaire stratégique par Paris, présentée comme le « sixième continent » capable de transformer l’Afrique, la diaspora est au cœur d’un récit politique puissant. Dans Le Mythe des diasporas africaines, l’essayiste en déconstruit les illusions.
Haut‑commissariat, « sixième région » de l’Union africaine, fonds dédiés, Année du retour au Ghana: partout, la diaspora africaine est vendue comme la panacée. De Paris à Accra, elle devient un instrument politique.
En France, Emmanuel Macron entend « mobiliser davantage » ces communautés et évoque la création d’un Haut‑Commissariat à la diversité et aux diasporas à l’approche du sommet Africa Forward à Nairobi. L’objectif ? Structurer un partenariat stratégique, renforcer l’influence française, transformer ces réseaux en levier économique et diplomatique.
Mais derrière cette frénésie, se joue une bataille d’influence planétaire. Chine, Inde, Liban… tous veulent exploiter leurs diasporas. Et désormais, l’Afrique aspire aussi à sa diaspora « puissance ».
Reste la question qui dérange : derrière l’enthousiasme politique et les récits mobilisateurs, la réalité économique convient-elle ? Dans Le mythe des diasporas africaines – La nouvelle utopie pour développer l’Afrique (Lys Bleu, 2025), Serge Éric Menye, expert des risques sur les marchés africains, dissèque le mirage. Pour lui, cette diaspora « miracle » n’a ni les moyens ni la cohésion pour transformer le continent. Entretien.
Le Point Afrique : Pourquoi publier ce livre maintenant, alors que l’apport des diasporas africaines est largement célébré, notamment par Paris et Emmanuel Macron ?
Serge Éric Menye : Parce que ce discours ne correspond pas à la réalité. La diaspora est souvent présentée comme l’ultime recours pour sauver l’Afrique, alors que rien ne montre qu’elle puisse constituer une solution structurelle aux problèmes du continent. La plupart des diasporas ont quitté des contextes qui, pour l’essentiel, n’ont guère changé. En faire un remède miracle me semble donc excessif.
Vous n’êtes ni historien ni spécialiste des migrations. Comment avez-vous défini les diasporas africaines ?
Je suis parti d’une base simple : la définition du dictionnaire. Une diaspora, ce sont des personnes qui vivent en dehors de leur pays de naissance ou dont les parents sont nés ailleurs. Ensuite, il y a l’usage courant : des populations installées durablement dans un autre pays.

Mais dès qu’on élargit le cadre, tout change. Les États-Unis considèrent comme la diaspora africaine toute personne ayant un lien avec l’Afrique et dispersée à travers le monde. L’Union africaine va plus loin : elle inclut toute personne ayant une ascendance africaine — proche ou lointaine — et prête à contribuer au développement du continent. À partir de là, les chiffres explosent. Selon ces définitions larges, le chiffre dépasse largement les 30 millions. Mais tout dépend du périmètre retenu, et ce choix n’est jamais neutre.
Vous parlez du « mythe » des diasporas africaines. Qui a contribué à le construire, et sur quels éléments concrets appuyez-vous sur votre affirmation ?
Le mythe, c’est un récit qui ne s’appuie pas sur des faits vérifiables. L’idée d’une diaspora salvatrice est le fruit d’une construction progressive. Dès le début du XXe siècle, aux États-Unis, Marcus Garvey ou WEB Du Bois imaginaient un rôle historique des Afrodescendants dans la libération de l’Afrique. Le premier président du Ghana, Kwame Nkrumah, a ensuite vu dans les diasporas une ressource intellectuelle et financière pour l’unité africaine.
Dans les années 1990-2000, les Nations unies ont constaté l’augmentation des transferts d’argent vers l’Afrique. L’Union africaine a alors consacré la diaspora comme « sixième région ». Les intellectuels, les réseaux sociaux et même certaines entreprises de la Tech ont amplifié ce récit. La diaspora devient un récit mobilisateur, presque identitaire. On parle de « retour aux racines », de « réparation historique », de « renaissance africaine ». Le symbole prend le pas sur l’analyse économique.
Les diasporas transfèrent plus qu’elles n’investissent
Les diasporas africaines investissent-elles moins que d’autres diasporas, comme le réduisent leurs transferts financiers élevés ?
Les montants transférés sont considérables, entre 58 et 100 milliards de dollars selon les années. Mais la répartition est très inégale : sur 54 pays africains, moins d’une dizaine captent 90 % de ces flux. Ces transferts ne sont pas des investissements productifs. Plus de 80 % servent à la consommation — santé, éducation, dépenses courantes — et non à créer de l’activité économique. Certains pays le ressentent particulièrement : au Sénégal, les transferts de la diaspora représentent environ 9 à 10 % du PIB, au Libéria 13 %. Dans les plus petits États comme le Malawi ou la Sierra Leone, le moindre flux extérieur prend une importance capitale.
À l’inverse, certaines diasporas comme l’indienne ou la chinoise investissent massivement dans l’immobilier, les start-up et la technologie. En Inde, elles captent plus de 100 milliards de dollars par an. Dans les années 1990, 70 % des investissements directs étrangers en Chine proviennent de la diaspora de Hong Kong, Taïwan et Singapour. La diaspora libanaise joue un rôle similaire, notamment en Afrique, dans le secteur bancaire, l’immobilier et la construction, avec des réseaux structurés et une culture entrepreneuriale forte, notamment en Côte d’Ivoire ou au Sénégal.
Ces dynamiques reposent sur des États stratégiques, des cadres juridiques sécurisés, des politiques industrielles cohérentes et une stabilité institutionnelle.
Pourquoi cette dynamique peine-t-elle à se concrétiser en Afrique ?
Parce que l’on reste dans l’incantation. A l’approche du « sixième continent », mais il n’existe ni cadre juridique sécurisé, ni incitations fiscales claires, ni dispositifs administratifs fluides pour canaliser les contributions de la diaspora. Résultat : la majeure partie des transferts sert à la consommation courante et non à stimuler une croissance durable.
Pourtant, certains investissements dans l’éducation ou la santé ne devraient-ils pas compter comme investissement ?
Non, ces dépenses ne constituent pas des investissements productifs au sens économique : payer la scolarité d’un enfant ou équiper un hôpital ne contribue pas à bâtir des économies durables. Ce sont avant tout des transferts sociaux privés.
L’Afrique se limite au discours
Vous accusez l’Afrique d’entretenir une attente de « sauveur extérieur ». Mais si l’on considère l’histoire de la colonisation, des décolonisations et des régimes postcoloniaux, parfois soutenus par l’Occident pour consolider leur contrôle, cette attente ne serait-elle pas avant tout le produit de structures historiques et institutionnelles profondément enracinées ?
Non, les diasporas ne sont pas prospères parce qu’elles viennent de pays où il n’y a pas de prospérité et où il n’existe pas de dynamique positive.
Cette histoire n’a-t-elle pas contribué à transformer les diasporas africaines en acteurs fortement politisés, au point que leurs liens avec les pays d’origine soient plus politiques qu’économiques ?
L’histoire n’explique pas tout. Certains pays, comme le Cameroun, entretiennent des liens très conflictuels avec leur diaspora. Les tensions politiques et dominantes, au point que celle-ci, même à l’étranger, continuent de porter les problématiques du pays, avec son lot de rivalités tribales, religieuses, ethniques ou culturelles.
Dans ces pays, certains membres de la diaspora sont tentés de soutenir les pouvoirs en place. Ce faisant, elles en viennent en réalité à soutenir des systèmes de prédation déjà installés, sans pour autant bénéficier de dispositifs concrets pour accompagner des projets structurants. La diaspora se retrouve ainsi enfermée dans des dynamiques politiques préexistantes.
La différence vient des États, pas de la diaspora elle-même. Le Rwanda et l’Éthiopie comptent une opposition en exil et des segments de la diaspora très critiques envers le pouvoir. Pourtant, lorsque des projets nationaux structurants sont lancés, ces diasporas se mobilisent. Pour le Rwanda avec le Rwanda Diaspora Investment Fund, l’Éthiopie avec la participation de sa diaspora au financement du barrage de la Renaissance. Dans les deux cas, il existe des institutions solides, un cap politique clair et un écosystème économique organisé.
La diaspora répond ainsi à un environnement crédible et à des mécanismes structurés, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.
Justement, vous citez le Rwanda comme exemple de mobilisation efficace de la diaspora. Mais, il s’agit d’un État très centralisé, avec un contrôle politique strict.
Ce que je souligne avec le Rwanda, c’est avant tout la volonté politique et la constance dans l’application des règles. La sécurité est assurée, l’ordre public est maintenu, la propreté est constante : ce sont des décisions internes qui créent un environnement stable et propice à l’investissement. On peut débattre du modèle politique et des aspects critiquables de la gouvernance, mais la discipline, la prévisibilité des décisions et la capacité à orienter la diaspora font toute la différence pour mobiliser efficacement les ressources extérieures.
Le fétichisme de la terre-mère est un outil marketing
Critiquer le « fétichisme de la terre mère » et certaines formes de « black excellence » ne fait-il pas abstraction de leur dimension symbolique et mémorielle légitime ?
Je ne nie pas la dimension légitime de ces dynamiques. Mais souvent, par exemple en ce qui concerne les retours, ils se limitent à des séjours symboliques, à des selfies patrimoniaux, sans compréhension profonde des réalités locales. Le « Year of Return » au Ghana a suscité un engouement médiatique. Mais, en chiffres, les installations durables ont été marginales. Beaucoup sont venus, puis sont repartis. L’effet d’image a dépassé l’impact structurel. Le « retour » est souvent émotionnel, ponctuel, voire marketing. Il ne s’accompagne pas toujours d’une compréhension fine des réalités administratives, sociales et politiques locales.
La diaspora africaine reproduit les tensions du pays d’origine et devient même un vecteur de désinformation
Au fond, quelle est selon vous la juste place des diasporas dans l’architecture du développement africain ?
La diaspora africaine peut jouer un rôle réel : elle peut être un relais d’exigence démocratique, un vecteur de culture scientifique, un pont académique, un acteur de transfert de compétences ciblé. Mais pour peser réellement, elle doit dépasser ses propres divisions : clivages ethniques, rivalités politiques importées, fractures religieuses. Trop souvent, à l’étranger, la diaspora reproduit les tensions du pays d’origine et devient même un vecteur de désinformation. Tant que ces clarifications ne sont pas faites, elle ne peut pas prétendre à un rôle stratégique crédible. Pour agir efficacement, elle doit également favoriser la règle de droit et la circulation de l’information, plutôt que de se limiter aux transferts financiers ou aux prises de position émotionnelles.


