Pour les dix ans de son titre, la Trembladaise a accepté un petit jeu : choisir deux trois mots pour qualifier chacune de ses médailles.
L’or de Rio : le soulagement
« Soulagementd’abord, puis intensité, accomplissement. Soulagement, parce que c’était un objectif coché et le médicament final de ma thérapie. De 18 ans jusqu’à cette médaille, à 32 ans, j’ai souffert mentalement d’anxiété, d’angoisse. Avec peu de solutions à mon mal-être. C’est le truc dont tu ne parles pas pendant ta carrière, que tu peux cacher, pour ne pas exposer tes faiblesses. C’est un axe majeur du documentaire que l’on monte avec Sophie Mestre et Richard Ouvrard, mon préparateur mental.
Avant Rio, on m’a dit dépressif, bipolaire.. J’ai fait mes premiers Jeux, à Londres, sous antidépresseurs, avec des problèmes de sommeil. Ce qui est fou, c’est que je performais quand même. J’ai fait 5e d’un Mondial en prenant des somnifères tous les soirs mais sans dormir la nuit.

Malgré de gros problèmes psychologiques, Charline Picon avait dominé toute l’olympiade, Jeux de Rio compris.
WILLIAM OUEST / AFP
Avant Rio, je souffrais d’angoisses terribles, de mal-être. La médaille a été le médicament final à ma thérapie. »
En janvier 2016, Richard, à un moment où je n’allais pas bien, je souffrais d’angoisses terribles, m’a dit : « Non, tu ne vas pas prendre des antidépresseurs. On va bosser dessus. » Il ne savait pas s’il allait avoir assez le temps, mais de toute façon, il se disait que, si on ne travaillait pas dessus, ça allait m’exploser au visage à Rio.
Pendant huit mois, ça a été très très dur. Enfant, je n’ai pas vécu de choses horribles mais à tous des traumatismes, à la porte des trucs. Une semaine avant, je l’appelle, en disant « putain Richard, ça ne va toujours pas, là ». Il m’a dit : « Ne t’inquiète pas, quand tu seras dans l’action, ça va aller. »

Charline Picon à son retour à Paris en 2016, avec sa médaille d’or de Rio de Janeiro, « un médicament, un soulagement. »
AFP
Rio, c’est le médicament final. J’ai fait mes jeux nickel, franchement, je n’avais plus d’angoisse, c’est trop cool. Et après, j’ai eu la médaille et peut-être que j’existe, enfin. Un podium, ça nourrit, surtout un profil comme le mien où tu n’es pas bien dans tes pompes, que tu ne sais pas t’exprimer autrement que par la perf, à l’école ou en planche.
Bon après, j’ai eu la dépression post-olympique, la descente après le pic émotionnel. Je me suis fait surprendre parce qu’on en parlait beaucoup moins qu’aujourd’hui. Ce n’était pas structuré mais cela a duré plusieurs mois quand même. »
Tokyo, le cadeau de Lou

À Tokyo, l’argent, sans regret mais
OLIVIER MORIN / AFP
C’est la médaille de ma fille, le cadeau de Lou. Parce que pour faire passer les déplacements, les séparations, je disais toujours à Lou que je partais pour lui rapporter une médaille aux Jeux olympiques, une médaille pour ses quatre ans. Le défi était aussi de réussir ce que personne n’avait pas dans ma série : devenir maman et ramener une deuxième médaille. Parce que les filles du podium de Londres ont toutes fait un enfant après et aucune n’est remontée sur le podium.
Il ya eu du soulagement aussi à Tokyo, parce que les Jeux étaient mal partis pour les Français : Vincent Luis passe à côté en triathlon, Teddy Riner se bat pour arracher la médaille de bronze. Avant le dernier jour, je suis assuré de la médaille et je pleure en me disant c’est bon, je lui ramène !

Charline Picon reçoit l’hommage du Stade Rochelais, avec sa fille Lou à ses côtés.
Jean-Christophe Sounalet / SO
Après, sur le coup, j’ai été déçue. J’étais plus forte qu’à Rio, mais je tombe sur deux adversaires de haut vol cette semaine-là, Yunxiu Lu (Chi) et Emma Wilson (GBR). Et puis j’ai cassé plusieurs ailerons et je n’avais pas le meilleur pour la dernière course. J’avais pris aussi une algue qui m’avait fait perdre des points, alors que tu sais qu’au bout, l’or se joue à un point, avec cette Chinoise qui se faufile de je ne sais pas où, elle était 7e et j’étais en ou quasi toute la manche. Mais aucun regret. Alors un mot : cadeau. Cadeau de Lou.
Paris 2024 : « la rage ! »

Charline Picon (à gauche), la rage d’avoir vaincu les pronostics négatifs aux Jeux de Paris 2024, avec Sarah Steyaert.
CLÉMENT MAHOUDEAU / AFP
” Rage ! Quand je passe la ligne, je pousse un rugissement bestial. J’ai même surpris Sarah, quand je me mets comme ça au milieu du bateau ! C’est un truc dont j’avais exprimé l’envie dans une séance de prépa mentale, on fait l’exercice et je dis « si je fais une médaille, je rugis et ça va être vénère. » Je l’avais déjà fait pour un championnat d’Europe gagné, à Vilamoura, avant Tokyo. À Marseille, c’était dingue, il y avait un truc !
La rage c’est quoi ? C’est ce cri de dire à tous ceux qui, à tous nos détracteurs ‘bah putain de quoi”, tous ceux qui ne croyaient pas en nous. Des gens qui viennent te dire que tu ne fais pas les bons choix, que ceci, cela. Regardez la finale….»
À Marseille, un matin, il ya un mec dans l’équipe de France qui nous a dit au petit-déj « alors les filles vous êtes avant-dernières dans les pronos de paris sportifs… » C’était le cas, mais tu crois que c’est intelligent de nous dire ça, ce matin-là ? À la fin, bah, et toi, tu as fait une médaille ? Non.
Sur la dernière course (la Medal Race, entre les dix premiers) », en première position au général pour finir troisièmes, mais ce n’est pas grave, les conditions météo n’étaient pas pour nous ce dernier jour.

