REPORTAGE. Entre réformes contestées, opposition marginalisée et tensions sécuritaires, le Bénin élite ce dimanche son président. Si la continuité semble acquise avec la victoire annoncée du dauphin de Patrice Talon, la réalité est plus incertaine : le pouvoir reste aux aguets.
Dents du bonheur sur fond bleu. Dès l’étape des bagages, le portrait du candidat Romuald Wadagni sourit aux usagers de l’aéroport international de Cotonou. À quelques heures du scrutin présidentiel, l’issue du vote semble déjà connue des quinze millions de Béninois. « C’est comme s’il était déjà président » s’amuse Déyi, chauffeur de taxi de la capitale économique lorsque son véhicule croise l’une des nombreuses affiches de campagne, bleues elles aussi.
Alors que le précédent vote de 2021 avait connu de lourds affrontements (au moins cinq morts selon la Commission béninoise des droits de l’homme), aucune violence n’a jusqu’à présent émaillé l’actualité pré-électorale. De fait, l’heure n’est plus au combat. Réglées comme des horloges, les forces du président sortant, Patrice Talon, attendant que ce dauphin tout désigné s’empare de la magistrature suprême.
Mais la fluidité du processus ne saurait occulter le coup d’État raté du mois du 7 décembre 2025. En dépit de progrès notables depuis dix ans, aucun n’a dénoncé un resserrement de la démocratie béninoise, autrefois objet d’admiration en Afrique de l’Ouest. Ce resserrement couplé au risque d’instabilité est l’expression d’un pouvoir que certaines voix jugent intraquille.
Une opposition en miettes
Sans rival crédible, Romuald Wadagni – ministre sortant de l’Économie et des finances depuis dix ans – semble donc certain de l’emporter au premier tour, ce dimanche 12 avril. Faute de parrainages suffisants, Les Démocrates n’ont présenté aucun candidat. Un coup dur pour le principal parti d’opposition qui trouve notamment son origine dans l’évolution du cadre réglementaire béninois. « La réforme du système partisan prend corps au Bénin » se félicite Wilfried Léandre Houngbédji, Porte-parole et Secrétaire général adjoint du gouvernement. Depuis son sobre bureau de la présidence, ce personnage clé des années Talon l’assure : « il a fallu beaucoup de courage », pour engager un tel changement.
Au centre de l’affaire réside le nouveau Code électoral qui, en 2024, a rehaussé l’obligation de parrainages d’élus (maires ou députés) pour présenter un candidat à la présidentielle – passant de 10 % à 15 %, soit un minimum de 28 soutiens. Ayant tout juste atteint ce seuil, Les Démocrates de l’ex président Thomas Boni Yayi ont essuyé des désistements en cascade à la dernière minute. Malgré cinq recours formulés auprès de la Cour constitutionnelle, le défaut de candidature est resté classé sans suite. Parmi l’opposition, ce scénario a nourri les accusations d’un noyautage scientifiquement orchestré par les tenants du pouvoir.
En bout de course, seul Paul Hounkpè, représentant du FCBE (Forces cauris pour un Bénin émergent) figure sur la ligne de départ face à Wadagni. Ce parti affaibli depuis 2019 « a été comme ressuscité », juge Victor Topanou, Professeur de sciences politiques à l’Université d’Abomey-Calavi et ancienne Garde des Sceaux (2008-2011) lors du premier mandat de Thomas Boni Yayi. « Le pouvoir n’a pas laissé d’opposition crédible se présenter », tranche simplement l’universitaire. De son côté, le porte-parole du gouvernement estime que Les Démocrates ont été victimes de leurs propres turpitudes.
L’épisode est en tout cas synonyme de rupture. Début mars, Thomas Boni Yayi a officialisé son retrait du parti et de la vie politique. Ce départ a accentué les lignes de fractures internes, conduisant de nombreux cadres à rallier le camp Wadagni dans l’urgence. En témoigne Éric Houndété, ancien vice-président des Démocrates qui soutient aujourd’hui activement Romuald Wadagni. Croisé dans un restaurant de Cotonou, ce dernier assure que sa ligne de compromis rassemble plus de la moitié des militants. « Avec la crainte d’être exclu de la vie politique durant les sept, voir quatorze prochaines années, le calcul est pragmatique : survivre ou s’effacer », ironise un observateur institutionnel. Lors du double scrutin municipal et législatif de janvier dernier, les deux blocs acquis au pouvoir avaient raflé 100% des 1815 élus locaux et des 109 sièges au parlement.
« Talon à assumé la démocratie »
De chaque côté de la rivière Yewa, qui sépare la capitale béninoise Porto-Novo du poumon économique, Cotonou, les signes d’une campagne à deux vitesses règnent en maître. Chars de campagne, tracts par milliers, concerts gratuits, rencontres régionales : la machine Wadagni tourne à plein régime. Un dispositif à côté duquel le FCBE de Paul Hounkpè fait pâle figure. Sur la voie qui mène à Ouidah, le cœur battant du vaudou, un camion vert siglé Hounkpè peine à haranguer les fautes. Malgré les moyens déployés pour faire élire le dauphin de Patrice Talonl’ambiance électorale n’a rien de l’engouement des premiers jours. Même parmi ses partisans, le sentiment qui prédomine est celui d’un match déjà gagné.

« Talon a assumé la démocratie au Bénin, ce n’est pas un gros mot que de le dire », commente sous couvert d’anonymat un membre du monde académique. Au cours de sa décennie aux commandes, Patrice Talon a certes doublé le PIB du Bénin (24,4 milliards de dollars en 2025), mais de nombreuses critiques portent sur le rétrécissement de l’espace démocratique. « Il a travaillé, concède le professeur Topanou. Les rues de Cotonou sont belles, nous sommes fiers de l’image projetée à l’international ; mais ne supportant pas la contradiction, le pouvoir Talon a progressivement tordu le cou au système, loi après loi, regret-t-il plus loin. »
Dès son élection en 2016, le nouveau locataire du palais de la Marina s’est attaché à réformer en profondeur l’architecture politique béninoise. La Charte des partis, promulguée en 2018, a complexifié l’émergence de nouveaux partis politiques et le maintien de dizaines d’autres. En effet, toutes les formations sont depuis tenues d’avoir 35 membres fondateurs ainsi qu’une représentation physique dans chacune des 77 communes béninoises. Une première révision constitutionnelle, en 2019, a ensuite introduit un système de parrainages pour se présenter à la présidentielle. En 2025, une seconde révision a acté le passage à un septennat et au bicamérisme parlementaire avec la création d’un Sénat. Cette instance qui n’a pas encore vu le jour doit jouer un rôle d’arbitrage législatif grâce à un « conseil des sages » qui rejoint vraisemblablement Patrice Talon en tant qu’ancien président.
Parallèlement, d’autres réformes ont intéressé les observateurs comme ceux du Code du numérique et du Code pénal. En juillet 2025, l’arrestation du journaliste béninois et directeur publication d’OlofofoHugues Comlan Sossoukpè, alors que ce dernier (réfugié politique au Togo) se trouvait en Côte d’Ivoire a jeté le discrédit sur Cotonou. Car l’opération semble avoir été menée en toute clandestinité, sans l’aval des autorités ivoiriennes. Toujours en détention provisoire, le prévenu est en attente de jugement définitif devant la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (la CRIET, créée en 2018). « La CRIET (crainte pour la sévérité de ses peines, Ndlr) a semé le trouble dans l’esprit des citoyens », déplore cette même source académique.
Le spectre du complot
Autre facteur d’intranquillité, la menace d’un coup d’État. Le 7 décembre 2025, les mutins entraînés par le lieutenant-colonel Pascal Tigri ont bien failli déstabiliser l’ordre constitutionnel. Face à la riposte d’une Garde Républicaine loyale devant le domicile de Patrice Talon, ces derniers finissent par se retrancher – après un bref passage à la radio-télévision nationale – dans le camp militaire de Togbin, à Cotonou. « Ratissés » par les forces de sécurité du Bénin grâce à l’appui opérationnel du Nigeria et de la France, les insurgés tombent et l’intégrité du pouvoir demeure préservée. « Ce jour-là, les autorités ont tremblé en profondeur », assure une source proche du dossier. Une version qui réfute la Porte-parole du gouvernement, rassurant quant à la sérénité du gouvernement. « Ces aventuriers qui ont voulu nous soumettre ont vite pris la poudre d’escampette », s’amuse-t-il plus loin.
En 2024, la mise aux fers d’un préjugé conspirateur avait pourtant déjà défrayé la chronique. Olivier Boko, affairesiste, ami de longue date et bras droit de Patrice Talon était arrêté pour « complot contre la sécurité de l’État ». Jugé par la CRIET, ce cacique déchu a depuis été condamné à vingt ans de réclusion criminelle. Des velléités au sommet du pouvoir que l’universitaire Victor Topanou corrèle avec des mesures impopulaires auprès de la population telles que l’assouplissement de la législation sur le travail (qui plafonne désormais les indemnités en cas de licenciement abusif à neuf mois), ou encore la limitation des jours de grève depuis 2018.
Malgré l’intranquillité ambiante, le système Talon entend bien jouer la carte de la continuité grâce à son dauphin Romulad Wadagni. D’autant qu’une partie de l’opinion reste fidèle à l’esprit de rupture de cette dernière décennie. À Abomey-Calavi, Rose-Marie, jeune médiatrice culturelle reprend ainsi son positionnement : « Les années Talon n’ont pas été faciles, il a fallu se serrer la ceinture pour qu’il y ait du changement. Le 7 décembre aurait pu nous faire basculer dans le chaos. Pour l’éviter, il faut que Wadagni garde le cap. »
Mais un autre dossier brûlant préoccupe chaque jour un peu plus le palais présidentiel de la Marina. Dans le nord du pays, les incursions djihadistes à répétition dessinent un autre front menaçant.

