Par Ngesso Assoumou Marchel, chef du bureau régional AIP Abengourou
Abengourou, 2 avril 2026 (AIP) – Dans le royaume de l’Indénié-Djuablin, où le tam-tam est historiquement une affaire d’hommes, un jeune percussionniste fait figure d’exception. À 23 ans, Jacqueline Koffi s’impose progressivement comme une nouvelle voix d’un patrimoine en pleine évolution.
À la cour royale d’Abengourou, lors de la 281ᵉ fête de l’igname, les tambours de la danse Abodan résonnent avec intensité. Le cercle des percussionnistes se forme, rythmé par une tradition bien établie. Au milieu des hommes, une silhouette attire l’attention.
Vêtue d’un T-shirt bleu et blanc, d’une culotte belge et de baskets, Jacqueline Koffi se fond d’abord dans le groupe. Mais dès les premières frappes, le regard change. Le sien se fixe, ses mains s’animent, et le rythme s’impose.
Les fils deviennent plus précis, plus incisifs. Chaque coup est maîtrisé, chaque enchaînement fluide. Par instants, elle se lève, capte un signal, puis reprend sa place sans rompre la cadence. Le bois résonne, la peau vibre, et dans cette alchimie, la jeune femme impose sa signature.
Dans cet univers longtemps codifié, elle ne joue pas seulement du tam-tam, elle s’y affirme.
Une vocation née dans l’univers des traditions
Née et élevée à Abengourou, Jacqueline Koffi grandit dans un environnement où les percussions rythment la vie sociale. Cérémonies, rites, célébrations : le tam-tam est partout, porteur de messages et d’émotions.
Très tôt, elle est fascinée par cet instrument. À 11 ans, elle le perçoit déjà comme un langage. Le déclic survient lors d’une cérémonie de deuil à Agnikro.
« J’ai senti que mon cœur battait au même rythme que le tambour. J’ai compris que ma place était là », confie-t-elle.

Mais son parcours est loin d’être linéaire. Sa scolarité s’interrompt en classe de CM2 après un accident de sa mère, qui ne peut plus assurer ses frais d’études. Contrainte de grandir rapidement, elle a choisi de s’accrocher à sa passion.
S’imposer dans un univers masculin
Dans un milieu largement masculin, ses débuts suscitent scepticisme et curiosité. « On m’observait plus que le tambour », se souvient-elle.
Guidée par son frère Affali, Jacqueline apprend les bases. Mais faute de moyens, elle s’exerce seule, improvisant des tambours avec des bidons. La pratique devient quotidienne, presque instinctive.
Chaque frappe est un défi. Chaque progression, une victoire.
Sa première prestation officielle lors de la fête de l’igname marque un tournant. Face aux préjugés, elle répond par la précision de son jeu. Face aux résistances, par la constance. Peu à peu, elle gagne en crédibilité et en respect.
Son encadreur, Kobenan Kouadio Thierry, maître tambourinaire et vice-président du groupe Abodan Abotrèyè, témoigne. « Au début, ce n’était pas facile. Elle était la seule fille parmi les garçons. Mais elle a persévéré. Aujourd’hui, elle fait la fierté de l’Indénié », explique-t-il avec fierté.
Une autre manière de faire parler le tam-tam
Surnommée « Dame Suisse », Jacqueline Koffi se distingue également par son style assumé : T-shirts, chemises, dreadlocks. Une identité visuelle qui reflète une personnalité libre. Mais c’est surtout dans son jeu que s’exprime sa singularité. « Être une femme, c’est apporter une autre manière de ressentir et de transmettre », affirme-t-elle.
Pour ses proches, cette sensibilité donne une tonalité nouvelle au tam-tam. Djaha Akouassi Chantal, danseuse du groupe Abodan, en témoigne. « Nous sommes fiers d’elle. Ce n’est pas toutes les filles qui peuvent faire cela. Aujourd’hui, elle est respectée », exprime-t-elle.
Dans le cercle des percussionnistes, Jacqueline ne cherche pas à imiter. Elle propose une autre lecture du rythme, plus nuancée, plus expressive.
Membre du groupe « Abodan Abotrèyè » (La Patience), dirigé par Kobenan Thierry, elle joue le tambley, l’un des trois tambours principaux de l’Abodan, celui qui donne le ton.
À ses côtés, l’Aclétia guide les danseurs, tandis que le Passouaï appelle les femmes à entrer dans la danse. Ensemble, ils perpétuent une tradition profondément ancrée dans l’identité du peuple Agni.
Mais Jacqueline Koffi ne se limite pas à la conservation. Elle s’inscrit aussi dans une dynamique d’évolution.
« Nous proposons un Abodan plus rapide, parfois coupé et décalé, pour toucher un public plus large », explique-t-elle.
Son engagement participe ainsi à redéfinir les contours d’un art traditionnel, sans en altérer l’essence.

Une ambition au-delà des frontières
Mère d’un enfant de trois ans, Jacqueline mène une vie simple, entre responsabilités familiales et activités génératrices de revenus. Mais le tam-tam reste au cœur de son quotidien.
À la jeunesse, elle lance un appel à la valorisation des cultures locales. Aux autorités, elle demande davantage de soutien pour promouvoir l’Abodan et le patrimoine culturel de l’Indénié-Djuablin.
Son ambition est de porter cette danse au-delà des frontières et de contribuer à sa reconnaissance internationale, notamment à travers une inscription au patrimoine de l’UNESCO.
Une rupture qui ouvre la voie
À Abengourou, le tam-tam continue de résonner comme un marqueur identitaire fort. Mais avec Jacqueline Koffi, une nouvelle dynamique s’installe.
Dans un espace longtemps réservé aux hommes, elle impose sa présence et redéfinit les possibles. Son parcours illustre une évolution progressive des mentalités, où la tradition s’adapte sans se renier.
À chaque frappe, elle affirme une conviction : celle que la culture peut évoluer, portée par celles et ceux qui osent en repousser les limites.
(AIP)
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