C’est fait. Moins de deux ans après la promulgation d’une « loi d’orientation », les députés ont adopté un nouveau projet de « loi d’urgence » agricolece mardi 2 juin. Le texte passe désormais dans les mains des sénateurs.
Cette fois, l’intitulé est clair. L’urgence est là, indéniablement, sur la question agricole.
Il faut nous, très vite et collectivement, trouver des solutions pour protéger les agriculteurs face aux multiples risques économiques, géopolitiques, sanitaires qui pèsent sur eux. Il faut nous définir un « cap », un projet pour ce secteur qui donne envie à des jeunes de s’y engager, en se sentant valorisés au sein de la société.
Il faut nous entendre tous ces agriculteurs qui se disent seuls et abandonnés face aux effets du changement climatique.
Il faut nous réfléchir aux conditions de réussite des transitions nécessairespour dépendre moins d’engrais azotés, de soja importé, de pesticides, de carburant pour produire notre alimentation et agir enfin, concrètement, en faveur de notre « souveraineté ».
Mais malgré cela, malgré ce sentiment d’urgence partagé, le miracle que beaucoup d’agriculteurs attendaient n’a pas eu lieu, à l’Assemblée nationale.
Deux récits fictifs irréconciliables
Finalement, cette fois encore, c’est un match opposant deux « récits » fictifs, irréconciliables auxquels nous avons assisté.
D’un côté, le récit de l’agrandissement, de l’augmentation de la productivité et de la compétitivité comme recette miracle. En face, un discours sur la transition agroécologique caricaturé et réduit à une idéologie « autoproduction ».
Et au milieu, donc, une immense majorité d’agriculteurs et de citoyens désemparés. Parce que ce match entre deux récits qui ne s’ancrent dans aucun réel ne fait pas beaucoup de gagnants.
Il ne solutionne pas plus les problèmes des agriculteurs que les dérèglements environnementaux et de santé publique générés par le fonctionnement actuel de notre système alimentaire.
Pourtant, des voix s’élèvent, à beaucoup d’endroits du débat public, pour montrer que des voies de consensus existent !
Des agricultrices et des agriculteurs témoignent de leur quotidienpour expliquer qu’ils ne peuvent évidemment pas travailler « contre » l’environnement. Ils expliquent que même s’ils décident de l’ignorer, le changement climatique leur impose déjà des changements de pratiques importants, les forçant à s’adapter.
Ils affirment que ces nouvelles pratiques, qui visent à économiser les ressources et réduire les dépendances aux intrants naturels, ne sont pas nécessairement synonymes de perte de production ou de rentabilité. Qu’elles sont au contraire indispensables pour les autoriser à se projeter vers une activité encore productive, à moyen terme.
Mais qu’ils ont aussi besoin de prix rémunérateurs, de mécanismes de protection de marché, de soutiens mieux ciblés, d’encouragement et de reconnaissance, pour réussir.
Des revendications communes
De même, des syndicats agricoles, des ONG environnementales, des associations de consommateurs portent des revendications communes ! Toutes ces organisations ou presque, par exemple, demandent aux législateurs d’agir pour mieux réguler les échanges commerciaux internationaux et interdire l’importation de produits agricoles et alimentaires traités avec des substances pesticides ou vétérinaires interdites par la loi française ou européenne.
Mais même sur ces propositions consensuelles, abordées dans le projet de loi d’urgence agricole, le débat s’enflamme à l’Assemblée nationale. Le dialogue possible sur les conditions de mise en œuvre et de réussite de ces solutions a laissé place à des oppositions de principe et du choc.
Cela suffit !
Un sursaut est nécessaire, au sein de la société, pour ne plus autoriser une minorité d’acteurs à enfermer les agriculteurs dans un débat si éloigné des difficultés qu’ils affrontent réellement sur leurs fermes. Que nous soyons agriculteurs, consommateurs, habitants d’un territoire, nous avons tous la possibilité d’exprimer notre ras-le-bol.
Et nous avons le pouvoir, en dialoguant, en nous intéressant aux réalités, aux aspirations et aux contraintes des uns et des autres, en communiquant hors de nos bulles, de démontrer à celles et ceux qui tentent de séduire l’électorat agricole en mettant systématiquement sur l’opposition entre production agricole et environnementqu’ils font fausse route.
Nous pouvons les convaincre qu’au contraire, c’est un scénario de réconciliation de ces enjeux auxquels une majorité est présente. Parce que c’est bien là que réside l’urgence, la vraie.
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