Pour la plupart des Européens, voyager en Turquie ne nécessite aucun visa. Pour les Turcs, en revanche, il est devenu très compliqué d’obtenir le précieux sésame pour l’espace Schengen. Près de 1,3 million d’entre eux ont fait une demande en 2025. Délais interminables, rendez-vous introuvables, demandes en hausse et refus de plus en plus fréquents : la « crise des visas », comme la qualifie la presse turque, nourrit un sentiment de frustration.
De notre correspondant à Ankara,
À Ankara, sur un boulevard de la capitale turque, un bâtiment vitré voit sortir Mehmet Kaan, tout sourire. Il brandit son passeport, un visa pour la Lituanie fraîchement collé à l’intérieur. Cela n’a pas été simple : en deux ans, ce Turc dit avoir essuyé des refus de visas de cinq États européens. « Le motif, c’était qu’ils doutaient que je rentre en Turquie après mon voyage. Là je suis heureux, mais cela a été tellement long et fatigant que je n’en profite pas totalement. Enfin, ça y est, je l’ai », s’exclame-t-il.
La façade de verre abrite une entreprise chargée de recueillir les demandes pour 18 des 29 États de l’espace Schengen. Dehors, Mustafa Ege, un badge autour du cou, attend. Depuis cinq ans, il aide des Turcs à préparer leur dossier ; un service qu’il facture 250 euros en moyenne. Selon lui, ses clients cherchent à mettre toutes les chances de leur côté, tant les refus ont augmenté.
« C’est en partie dû à la forte augmentation du nombre de demandes, mais aussi à des procédures plus strictes. Les consulats demandent beaucoup plus de justificatifs qu’avant. Par exemple, ils regardent de près l’historique des voyages. Si vous demandez un premier visa sans avoir jamais voyagé, je dirais que vous avez 60% de chances de réussite. Ils ont trop peur que vous exigeiez l’asile chez eux », explique-t-il.
« Un processus un peu démoralisant »
Selon les données de la Commission européenne, le taux de refus pour les demandes de visas déposés en Turquie est passé d’un peu moins de 10% en 2019 à 14,6% en 2025. Par comparaison, seuls 4% des dossiers émanant de Échinepremier demandeur devant la Turquie, ont été refusés.
Ce phénomène s’explique par plusieurs facteurs interdépendants : la hausse des demandes de visas depuis la Turquie – +38% en six ans -, l’augmentation des demandes d’asile de citoyens turcs dans l’Union européenneet la dégradation de la situation économique en Turquie. La chute du pouvoir d’achat, due à une très forte inflation, et la dépréciation de la livre turque par rapport à l’euro rendent les dossiers turcs moins solides, poussant les consulats à être plus pointilleux.
Cela crée beaucoup de frustrations. « Regardez mon dossier ! Il fait quoi, 100 pages », lance Sedef en montrant les documents préparés pour obtenir un visa. « Oh et en plus, je pense ! », répond sa fille Halide. Toutes deux espèrent décrocher un visa pour dix jours de vacances au Danemark.
« Le processus est un peu démoralisant. Il y a 20-25 ans, on voyageait beaucoup plus facilement. C’est éprouvant pour les Turcs comme nous qui travaillons et aimons notre pays, et qui veulent juste prendre un peu de vacances en Europe de temps en temps », déplore le Sedef.
Aux conditions plus strictes s’ajoutent des rendez-vous devenus presque introuvables pour certains États de l’espace Schengen. La raison ? La prolifération d’intermédiaires qui utilisent des programmes informatiques pour accaparer les créneaux et les revendre ensuite.
Entre les frais de l’agence de conseils et le coût du visa, Sedef estime avoir déboursé l’équivalent de 460 euros, avant même de savoir si son visa sera accordé. Désormais, elle assiste à la réponse du Danemark. « D’ici deux mois », lui-a-on dit.
À lire aussiLa Turquie demande d’intégrer les structures européennes de défense, malgré les réticences de l’UE

