« La République française admet et protège toutes les croyances. Quelle que soit la voie que l’être humain se fraye vers son idéal, cette voie nous est sacrée. » Par ces mots, le président Gaston Doumergue, accompagné du sultan du Maroc, Moulay Youssef, inaugurait la première grande mosquée de France à Paris le 15 juillet 1926.
Un siècle après son ouverture, l’édifice demeure un lieu chargé d’histoire. Cet espace religieux et culturel majeur pour les musulmans de France continue de porter la mémoire d’une période marquée par la Première Guerre mondiale, l’histoire coloniale française et les relations entre la République et les populations musulmanes.
Un hommage aux soldats musulmans morts pour la France
La construction de la Grande Mosquée de Paris est décidée au lendemain de la Première Guerre mondiale, afin de rendre hommage aux soldats musulmans ayant combattu pour la France. Entre 1914 et 1918, près de 600 000 soldats de l’empire colonial françaisoriginaires principalement d’Algérie, du Maroc, de Tunisie et d’Afrique subsaharienne, sont mobilisés dans l’armée française. Les historiens estiment qu’entre 70 000 et 100 000 d’entre eux ont perdu la vie sur les champs de bataille.
Impulsée par Édouard Herriot, alors figure du Parti radical et maire de Lyon, une loi est votée à l’unanimité en 1920 à la Chambre des députés et octroie une subvention de 500 000 francs pour créer la Grande Mosquée. La première pierre est posée en 1922et la mosquée est officiellement inaugurée le 15 juillet 1926.
Un bâtiment à la dimension politique
Après sa construction, en plus de sa dimension symbolique, la Grande Mosquée devient un instrument politique de la France coloniale. Les autorités françaises souhaitent créer un interlocuteur officiel capable de représenter un islam considéré comme compatible avec les intérêts de la République. Le bâtiment devient un lieu où se rencontrent des responsables politiques français, des diplomates étrangers et des représentants religieux du monde musulman.
Son premier recteur, Si Kaddour Benghabrit, homme religieux et ancien diplomate ayant travaillé avec l’administration française en Afrique du Nord, est un acteur clé de ces relations. Sous sa direction, la mosquée joue un rôle de médiation entre la France et les populations musulmanes dans les enjeux de l’empire colonial.
Aujourd’hui encore, la Grande Mosquée de Paris conserve une dimension politique importante. Elle reste un interlocuteur majeur des pouvoirs publics sur les questions liées à l’organisation de l’islam en France. Aussi, ses liens historiques avec l’Algérie, pays dont elle reçoit des financements, suscitent des débats, notamment dans le contexte de la dégradation des relations diplomatiques entre Alger et Paris.
L’une des plus anciennes mosquées de France
Lors de son inauguration en 1926, la Grande Mosquée de Paris est l’un des premiers grands édifices musulmans construits en France métropolitaine, laquelle abritait alors environ 120 000 musulmans. Située dans le 5e arrondissement de Paris, à proximité du Jardin des plantes, elle occupe un terrain d’environ 7 500 m2 et demeure aujourd’hui l’un des lieux de culte musulman les plus importants du pays.
La mosquée accueille plusieurs milliers de fidèles, notamment lors des grandes fêtes religieuses comme l’Aïd-El-Fitr ou l’Aïd-El-Adha. Au-delà de sa fonction culturelle, elle abrite également une bibliothèque, un jardin, un restaurant, un salon de thé et un hammam, ce qui en fait un lieu culturel et touristique majeur dans la capitale.
Une architecture inspirée d’Andalousie et du Maroc
L’architecture de la Grande Mosquée s’inspire des palais d’Andalousie et du Maroc. Ses architectes, Maurice Tranchant de Lunel, Maurice Mantout, Charles Heubès et Robert Fournez se sont notamment inspirés de monuments emblématiques comme la mosquée Al Quaraouiyine de Fès.
Pour reproduire le style néomauresque, 450 artisans et artistes du Maghreb ont travaillé pendant quatre ans sur ce bâtiment. Les techniques sont utilisées celles de l’art islamique traditionnel : motifs géométriques, arabesques florales et absence de représentations humaines ou animales.
L’élément le plus visible est son minaret de 33 mètres de haut, tour de laquelle le muezzin appelle les fidèles à la prière. Le bâtiment est également orienté vers La Mecque. Comme toutes les mosquées, sa salle de prière est conçue pour que les fidèles prennent en direction de la Kaaba, le lieu le plus sacré de l’islam.
Des Juifs cachés pendant la Seconde Guerre mondiale
Pendant l’occupation allemande, de 1940 à 1944, la Grande Mosquée de Paris est associée à plusieurs actions de protection de personnes juives. Son recteur, Si Kaddour Benghabrit, aurait fourni des faux certificats attestant d’une identité musulmane, permettant à certaines personnes d’échapper aux contrôles antisémites. Des témoignages rapportent également que des familles et des résistants ont trouvé refuge dans les sous-sols ou les dépendances de la mosquée.
Bien que les recherches les plus récentes concluent qu’il existe des preuves solides d’actes de sauvetage, le peu de sources rend difficile d’établir un bilan précis. Certaines estimations évoquent plusieurs centaines de personnes, allant jusqu’à 1 600, tandis que d’autres font état de ces chiffres à la baisse. Dalil Boubakeurrecteur de 1992 à 2020, évoquait plutôt une centaine de personnes.

