À force de vouloir les mettre dans des cases, les écoles d’art vont-elles finir par être reconnues ? La bataille semble encore loin d’être gagnée. « Les écoles sont fragiles, sans moyens financiers et dans un environnement de délabrement. Finalement, sur les mêmes préoccupations qu’il y a dix ans mais en plus grave », s’insurgeait Christian Debize lors des assises qui ont eu lieu en novembre dernier. L’ancien professeur et directeur de l’ESA de Metz, de l’ENSAD Nancy et ESBA Nîmes semblait dire tout haut ce que tout le monde, dans la salle, pensait tout bas.
Les points de crispation, parfois vieux de dizaines d’années, sont toujours à vif. Les stratégies nationales qui mettent dans le même panier à la fois les universités, les grandes écoles et les écoles d’art apparaissent presque comme contre-productives. C’est le cas avec Parcoursup qui, même cinq ans après l’intégration des écoles d’art sur la plate-forme post-bac, reste réfléchi. Dans l’assemblée de ces assises, un étudiant a pointé notamment le manque de diversité des profils des étudiants depuis l’arrivée de Parcoursup. « Est-ce que les écoles ne devraient pas continuer à accueillir des étudiants qui n’ont pas le bac ? ». Anna Guilló, professeure en arts plastiques et sciences de l’art à Aix-Marseille Université le reconnaît, Parcoursup, « on n’en est pas très contenu ».
« Il y a un problème de lisibilité de l’offre de formation »
Et face à la montagne de formations artistiques, certaines plus axées sur l’art plastique et d’autres sur le design, deux filières très différentes, Parcoursup qui devait, entre autres, permettre de mieux connaître les cursus proposés n’aurait rien arrangé. DNMADE, DSAA, DNA, DNSEP, licences, BTS, Beaux-Arts…
« Personne n’y comprend rien », provoque Loïc Horellou. D’après le directeur des études à la HEAR Mulhouse, la situation devient de plus en plus critique face à un enseignement supérieur privé de plus en plus structuré et performant. Un avis partagé par l’inspectrice générale Design, métiers d’art et mode, Brigitte Flamand : « Il y a un problème de lisibilité de l’offre de formation et la question du privé devient plus prégnante. »
Après le processus de Bologne qui a engendré l’actuel système LMD (licence, master, doctorat) au début des années 2000, c’est le « monstre HCERES », selon Yann Tainguy, président de l’ESADTPM, qui a mis le feu aux poudres. L’organe d’évaluation des formations s’est attaqué aux études artistiques depuis 2022 ou, il accorde une importance toute particulière à la professionnalisation des diplômés, pourtant difficile à examiner dans le monde artistique. « Ces cadres ont bousculé nos écoles. Même s’ils sont contraignants, il faut maintenant se les approprier, être inventif », tempère Estelle Pagès, inspectrice de la création artistique au ministère de la Culture et ancienne directrice de l’ENSBA de Lyon.
Des fermetures faute de moyens
Or, même en se pliant aux règles nationales, les écoles d’art restent la cinquième roue du carrosse de l’enseignement supérieur. « Nos écoles souffrent d’une mauvaise compréhension, d’un manque de reconnaissance. L’enjeu est vraiment de les soutenir dans leur développement », avance Marie-Françoise Pascal, présidente de l’EPCC ESAD Grenoble-Valence. Depuis la fermeture de l’école de Perpignan en 2016 puis de Valenciennes en 2025, d’autres écoles d’art sont en péril. Le plus souvent faute d’un manque de moyens, les écoles étant majoritairement financées par les collectivités territoriales. C’est le cas de l’Ecole supérieure d’art de Dunkerque-Turcoing. Début mai, l’Andéa a exprimé « sa profonde inquiétude face aux menaces qui pèsent » sur l’école « après l’annonce du possible retrait de la contribution de la ville de Dunkerque ». « La survie des établissements d’enseignement supérieur ne peut reposer sur les seules ressources des villes et des agglomérations », alerte l’Andéa.
Face à ces craintes, dans les deux plus grandes villes de France, l’heure est à l’action. À Marseille, Jean-Marc Coppola, alors adjoint au maire en charge de la culture et président du Campus art Méditerranée, compte sur la ville : « Nous avons réussi à établir une politique publique et aujourd’hui, l’école d’art est en phase avec l’écosystème culturel. Nous n’attendons rien de l’État mais nous devons continuer à montrer l’exemple. »
Mais l’avenir se dessinera peut-être, même sans doute, à plusieurs. Parmi les solutions évoquées pour rendre la légitimité aux écoles d’art et éviter leur disparition : se constituer en établissement public de coopération culturelle, comme l’ont fait l’école supérieure d’art de Grenoble et l’école régionale des Beaux-arts de Valence, créant ainsi l’école supérieure d’art et design Grenoble-Valence. « Ces deux écoles n’avaient rien en commun mais à leur a redonné du sens, à la réhabilité des bâtiments, explique Marie-Françoise Pascale. C’est un moyen de dire que la collectivité est engagée et souvent, l’État nous accompagne quand on montre qu’on se bouge. »
D’autres misent également sur une collaboration entre écoles d’art d’un même territoire. « Nos écoles font des efforts démesurés dans leur travail de réseau sur le territoire », assure Estelle Pagès. « Une école sur un territoire, c’est très important. Généralement, elles ne sont d’ailleurs pas nombreuses au sein d’une même région, appuie Amel Nafti, directrice de l’ENSA Dijon. Il faut continuer à rendre visible nos missions en ayant la même stratégie collective sur un territoire donné. »
C’est aussi sur cet enjeu territorial qu’insiste Jean de Saint Guilhem, conseiller scientifique au HCERES. « L’effort de lisibilité est-il nécessaire et pertinent ? Je ne suis pas sûr parce que chaque école a ses particularités et son histoire. » Pour continuer d’exister, les écoles d’art ont surtout intérêt à défendre leurs valeurs. De quoi ensuite convaincre les étudiants qui hésiteraient entre plusieurs écoles.

