Le Concours Eurovision de la chanson débutait mardi soir sous le signe du boycottage. Coauteur du livre récent Géopolitique de l’Eurovisionle chercheur Florent Parmentier explique comment cet évènement apparemment inoffensif est devenu beaucoup plus qu’un gros spectacle kitsch, pour refléter les remous de son époque.
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Cinq pays boycottent l’Eurovision cette année : l’Espagne, l’Irlande, les Pays-Bas, l’Islande et la Slovénie. Pour quelle raison ?
La question palestinienne, et plus particulièrement Gaza. Ils sont contre le fait qu’Israël participe au concours. Appelons cela une forme de diplomatie culturelle. Ces cinq pays sont importants, en particulier l’Espagne et l’Irlande. L’Espagne est un des « big five », c’est-à-dire l’un des principaux contributeurs à l’Eurovision. L’Irlande est le plus grand vainqueur de l’histoire du concours, ex æquo avec la Suède, avec sept victoires en 70 ans.
C’est la première fois que des pays boycottent l’événement ?
Non. Le premier boycottage politiquement motivé, c’est l’Autriche en 1969. L’Autriche ne souhaite pas se rendre en Espagne (le pays hôte) parce que le pays est encore sous la dictature de Franco. Dans les années 1970, la Grèce et Chypre boycottent quand la Turquie participe, et vice-versa. En 2012, l’Arménie boycotte parce que le concours se tient en Azerbaïdjan et que les deux pays se disputent le Haut-Karabakh. (Il ne faut pas) confondre avec les exclusions, comme celle de la Russie et de la Biélorussie depuis 2022, dans la foulée de la guerre en Ukraine…
L’Eurovision n’est qu’un concours de chanson. Comment est-ce devenu le « laboratoire géopolitique » que vous d écrivez dans votre livre ?
L’Eurovision se veut apolitique et pacifiste au départ. Mais sa particularité est de mettre en concurrence des diffuseurs audiovisuels publics, donc des nations. C’est un peu comme les Jeux olympiques. Quand vous drainez une attention populaire considérable, vous risquez à un moment ou un autre d’être pris dans les polémiques de votre époque.
Est-ce que les artistes qui sont sur scène sont des courroies de transmission pour leurs gouvernements ?
C’est plus subtil. Il ne faut pas que les chansons aient un contenu politique trop évident. Il faut être subversif, mais pas trop ! Voyez cette chanson géorgienne de 2009, Nous ne voulons pas y mettre, qui faisait allusion à Poutine. Elle a été refusée par l’Union européenne de radio-télévision (UER, qui organise le concours). Quand les Biélorusses chantaient « Je vais t’apprendre à marcher droit », quelques mois après la répression des manifestations de 2020, l’UER n’a pas accepté non plus.
Et le vote des juges, est-il aussi politique ?
Oui, parce qu’on voit quel pays vote pour quel pays. Cette année par exemple, on peut déjà annoncer que la Grèce mettra 12 points à Chypre et que Chypre donnera 12 points à la Grèce.
Vous dites dans votre livre que l’Eurovision est un miroir déformant de l’identité européenne. Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
Ça grossit certains traits et ça en élimine d’autres. Ça ne montre pas l’Europe telle qu’elle est, mais plutôt l’Europe telle qu’elle aimerait se raconter… La cause LGBT, par exemple, prend une dimension beaucoup plus importante à travers l’Eurovision que dans la vie réelle.
Diriez-vous que la cause LGBT fait aussi partie du laboratoire géopolitique de l’Eurovision ?
Ça en fait partie à partir du moment où certains États ont décidé de ne pas participer à cause de ça. La dernière participation de la Turquie remonte à 2012, à une époque déjà où la cause LGBT apparaît un peu trop souvent aux yeux d’Erdoğan. La Hongrie d’Orbán n’a pas participé depuis des années, vraisemblablement pour des raisons liées au coût de participation, mais on sent bien que le fond de l’affaire n’est pas là… Après 2014, on voit aussi des critiques récurrentes de la part de Vladimir Poutine et de la Russie après la victoire de (la drag queen barbue) Conchita Wurst.
PHOTO HEINZ-PETER BADER, ARCHIVES REUTERS
Conchita Wurst en prestation à l’Eurovision en 2014
Vous dites plus haut que la Russie a été exclue à cause de l’Ukraine. Beaucoup de gens se demandent pourquoi on n’exclut pas Israël à cause de Gaza…
C’est le problème du « deux poids, deux mesures ». Dans le cas de la Russie, l’argumentaire officiel est que les audiovisuels publics russes et biélorusses ne condamnaient pas la guerre en Ukraine. Le rapport de force au sein de l’UER a permis d’ostraciser la Russie. Dans le cas d’Israël, les forces sont plus réparties. Mais c’est un sujet extrêmement clivant. Plusieurs pays ont dit : si Israël ne participe pas, nous ne participons pas non plus. Et là, on est vraiment dans une situation problématique pour l’Eurovision, sachant que le financement du concours dépend en partie des contributions des pays participants et que son organisation coûte entre 25 et 30 millions d’euros.
Au fait, pourquoi Israël et pourquoi l’Australie participe-ils au concours ? Ils ne sont pas européens, jusqu’à preuve du contraire…
Les Européens ont accueilli Israël dans le concours en 1973, après les attentats qui ont entraîné la mort de plusieurs athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich. Ça correspond aussi à une volonté d’Israël de sortir un peu de son enfermement moyen-oriental. L’Australie, c’est un État qui a été littéralement submergé par la folie ABBA, qui a gagné en 1974 avec Waterloo. Ça a intéressé les Australiens qui ont trouvé là une communauté de rattachement.
À part le boycottage, quels enjeux à surveiller cette année ?
Le choix des langues. Est-ce un hasard si le Danemark – qui a l’habitude de chanter en anglais – chante en danois l’année où justement Donald Trump menace le Groenland ? On voit bien qu’ils ne veulent pas s’appuyer cette fois sur un puissance douce à partir de la langue anglaise. Il y a une remise en cause au-delà du texte, qui est éminemment politique. D’ailleurs, je pense que le Danemark est un des favoris cette année, avec la Finlande. À mon avis, ce sera une année nordique…
Géopolitique de l’Eurovision
Breal
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