En 2026, sur célèbre le 50e anniversaire des Jeux olympiques de Montréal. Dans cette série mensuelle, Le Devoir raconte les exploits et les controverses qui ont marqué ce moment phare de notre histoire. Premier récit : les déboires de la construction des installations sportives, qui ont donné lieu à un nombre record de problèmes
Le monde entier se souvient de deux semaines éblouissantes sur le plan sportif. Les Jeux olympiques (JO) de 1976 à Montréal ont été le théâtre d’exploits mémorables, mais le bilan logistique et financier de l’événement est moins reluisant. Le déficit supérieur à un milliard de dollars frappe encore l’imagination, 50 ans plus tard. Surtout, la construction des installations olympiques a été tellement mal gérée que le rapport des Jeux était devenu une réelle possibilité — ce qui aurait été, à l’époque, une première en temps de paix.
Les organisateurs ont évité de justesse cette humiliation de calibre mondial en se lançant dans un sprint effréné de travail « 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 », avec plus de 80 grues sur le chantier du stade. La Régie des installations olympiques (RIO), créée à huit mois de l’ouverture des Jeux, a ordonné l’arrêt de tous les chantiers non essentiels aux compétitions sportives. Les Jeux se sont ainsi déroulés dans un stade inachevé, dépourvu de sa tour inclinée, qui n’a été achevée qu’en 1987.
La relecture du rapport de la Commission d’enquête sur le coût des 21es JO — présidée par le juge Albert Malouf — rappelle l’ampleur des dérives dans la gestion de cet événement, qui aurait pu entacher la réputation de Montréal dans le monde.
Neuf ans après Expo 67, le tout-puissant maire de Montréal, Jean Drapeau, débordait encore d’une ambition démesurée pour « sa » ville. À un point tel qu’il a tenté de diriger le chantier des Jeux comme s’ils étaient « ses » Olympiques. Dans son rapport de plus de 1000 pages, dévoilé en 1980 après une enquête de trois ans, le juge Malouf se montre extrêmement sévèrement envers le maire de Montréal, qu’il considère comme le principal responsable des déboires financiers des Jeux.
Le rapport montre du doigt « l’irresponsabilité administrative » du maire Drapeau, qui a agi pendant cinq ans comme maître d’œuvre informel de l’organisation des Jeux sans avoir les compétences pour cette tâche titanesque. C’est lui qui a imposé en catimini le Français Roger Taillibert comme architecte-conseil des installations olympiques, sans concours ni appel d’offres.
Un « bar ouvert »
Le chantier colossal des installations olympiques n’a été lancé qu’en 1973, trois ans après l’obtention des Jeux — et trois ans avant la cérémonie d’ouverture ! Ce délai a créé une chaîne de réaction en qui s’est répercutée sur les coûts de construction et sur la bonne marche des travaux. Une série de conflits de travail, nourris par l’inflation galopante, ont également contribué aux retardataires dans la construction du Parc olympique.
La corruption, le copinage entre élus, fonctionnaires et entrepreneurs ainsi que l’absence de leadership de la Ville ont ouvert la voie à ce qui manifeste à un « bar ouvert », dans lequel tout le monde pigeait sans vergogne. Des entreprises ont réalisé des « profits excessifs ». Des travailleurs ont été vus à la taverne après avoir pointé, d’autres dormaient ou jouaient aux cartes pendant leurs heures de travail, un réseau de paris illégaux et de trafic de drogue sévissait sur place.
Le juge Malouf blâme aussi les élus municipaux pour « leur manque de vigilance et leur attitude complaisante » envers Jean Drapeau. L’incurie a même fait place à la corruption dans le cas du président du comité exécutif de la Ville, Gérard Niding, qui s’était fait construire un chalet de 150 000 $ à Bromont aux frais de l’entrepreneur Régis Trudeau, un des bâtisseurs des installations olympiques.
Les enveloppes d’argent circulaient allègrement entre cet entrepreneur (et d’autres), le Parti libéral et des gens haut placés dans la machine politique. Le rapport Malouf décrit le chantier olympique comme un club de garçons où les décisions se prenaient au défunt restaurant Hélène-de-Champlain, au chalet de ce qui était alors le club de golf municipal ou lors de séjours à Paris (il fallait bien aller rencontrer Taillibert chez lui, puisqu’il dessinait le stade à plus de 5000 kilomètres de Montréal).
Génie ou savant fou
Jean Drapeau adorait les stades aux lignes épurées du « starchitecte » français, dont celui du parc des Princes, à Paris, cousin du stade montréalais. De fil en aiguille, d’une visite du maire Drapeau en France à celle de Taillibert à Montréal, l’architecte commence à travailler sur les installations olympiques en 1971. Sans mandat officiel.
Le comité exécutif de la Ville de Montréal ne confirme que deux ans plus tard les services de Taillibert. Aucun contrat ne définit son mandat ni sa rémunération. Le maire Drapeau a laissé l’architecte travailler à ses « idées de grandeur » sans jamais lui fixer de limite. Les entrepreneurs ont également été payés sans retenue dans un sprint désespéré pour construire le stade à temps pour les Jeux.
Résultat : la facture de l’événement, estimée à 120,5 millions de dollars en 1969, avait grimpé à 1,33 milliard au 1euh août 1976. Montréal avait pourtant promis des Jeux sobres, à échelle humaine et sans extravagances.
Véritable génie — ou savant fou —, Taillibert a conçu des bâtiments d’une sophistication inégalée. Il a pu imposer sa vision, avec l’appui du maire Drapeau, à des ingénieurs québécois médusés. Le vélodrome était « une abomination, une impossibilité physique », a commenté un ingénieur. « Je n’ai jamais rien vu d’aussi complexe. » La fameuse opération de « décintrement » de la voûte du bâtiment, étape clé du chantier, exigeait par exemple de soulever une structure en béton de 41 000 tonnes.
Le maire avait pourtant ordonné que la construction du vélodrome, commencée en août 1973, se ferait en un : Montréal accueillerait les Championnats mondiaux de cyclisme en 1974. « Impossible », a répondu l’ingénieur responsable. « Il n’y a pas de place pour les pessimistes dans ce projet », a rétorqué Jean Drapeau.
Le chantier a finalement nécessité 34 mois, y compris trois hivers au lieu d’un seul prévu à l’origine — ce qui a compliqué les travaux. Et la Ville a dû construire en toute hâte un vélodrome temporaire de 850 000 $, sur le terrain de l’Université de Montréal, pour accueillir les Championnats du monde.
Éviter la catastrophe
Devant les signaux d’alarme qui se multipliaient, le comité organisateur des Jeux embauche la firme Lalande, Valois, Lamarre, Valois et Associés (LVLV) en juillet 1974 pour coordonner les travaux du Parc olympique — plus de quatre ans après l’obtention des Jeux et à peine 24 mois avant la cérémonie d’ouverture.
L’ingénieur Bernard Lamarre, futur grand patron de Lavalin, est le coordonnateur pour la firme LVLV. En mai 1975, devant « l’anarchie » régnant sur le chantier, il alerte en secret le premier ministre, Robert Bourassa, qui convoque une rencontre à son chalet. « Il n’y a aucune chance de réaliser les installations du Parc olympique à temps pour les Jeux », prévient l’ingénieur.
La RIO est créée en novembre dans une dernière tentative d’éviter l’humiliation suprême. L’organisme « a hérité d’une situation catastrophique », écrit le juge Malouf. « En parvenant à compléter les travaux pour l’ouverture des Jeux, le 17 juillet 1976, la Commission estime (que la RIO) a réussi à atteindre le seul objectif qu’il lui était encore possible de réaliser dans les circonstances. »
Le déficit de plus d’un milliard a été renfloué grâce à une taxe foncière spéciale de la Ville de Montréal, à une loterie olympique et à une taxe sur le tabac. Le maire Drapeau n’a jamais répliqué de son vivant au rapport Malouf, mais ses archives, rendues publiques en 2019, contiennent un document où il conteste les conclusions de la Commission.
Quant à Roger Taillibert, décédé en 2019 à l’âge de 93 ans, il martelait que l’histoire lui avait donné raison : le Stade olympique est devenu une icône montréalaise.

