1.567 jours. A partir de ce mercredi, la guerre en Ukraine atteint la même durée que la Première Guerre mondiale et va la dépasser ce mercredi. L’invasion russe en Ukraine que Vladimir Poutine a toujours qualifié d'”opération spéciale”, était censée être une opération éclair. Mais l’agilité et la résilience de la société ukrainienne, épaulée par l’Europe, aura fait tenir l’armée de Zelenski plus de 4 ans face à l’armée russe.
1,2 million de pertes humaines côté russe (tués, blessés ou disparus). C’est le bilan dramatique rapporté par le think tank SCRS (Centre d’études stratégiques et internationales). 325.000 soldats russes auraient été tués. À titre de comparaison, c’est environ cinq fois plus de pertes que ce qu’ont subi les Américains au Vietnam ou pendant la guerre de Corée.
Aucune grande puissance n’a connu un tel niveau de pertes depuis la Seconde Guerre mondiale. “Un prix extraordinaire pour des gains minimes”, analyse le CSIS.
En quatre ans, l’armée russe n’a avancé que sur 1,25% du territoire ukrainien. Une progression de plus en plus faible, alors que paradoxalement les assauts russes s’intensifient, ce qui laisse penser que l’armée russe bute sur une ligne de front saturée par les drones de reconnaissance et d’attaque.
Un taux de blessés par rapport aux morts proche de celui de la Première Guerre mondiale
L’émergence des drones est une autre caractéristique majeure de ce conflit. Productions massives et low-cost, moteurs autonomes dotés d’IA embarquée, ils rendent la ligne de front totalement transparente. En clair : plus personne n’est à l’abri. Ces drones rendent quasi impossible l’évacuation des blessés par hélicoptère, devenus des cibles trop vulnérables.
D’où ce constat d’une régression historique provoquée par le progrès technologique : en Ukraine, les chances de survie diminuent dès qu’on est touché et le ratio blessés/morts atteint désormais un niveau proche de celui de la Première Guerre mondiale. L’observation est faite par l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d’études à l’EHESS et l’un des meilleurs spécialistes de la Grande Guerre :
“Au Vietnam, les hélicoptères amenaient les soldats en moins d’une heure sur la table d’opération, parfois en moins de 20 minutes. Aujourd’hui, à cause des drones, ils ne peuvent plus voler. On retrouve un taux de blessés proche de celui de la Première Guerre mondiale. Nous avons là une régression historique tout à fait étonnant en temps de guerre.”
La puissance de calcul, nouveau nerf de la guerre
Les algorithmes sont désormais au cœur du champ de bataille. Les soldats font tourner des algorithmes satellites pour repérer très finement les positions ennemies. Les IA corrigent automatiquement les trajectoires des drones et fournissent en quasi temps réel des options opérationnelles aux analystes militaires.
En 2011, en Libye, un ciblage prenait 48h. Aujourd’hui en Ukraine, cela se fait en 10 minutes.
En 2003, plus de 2 000 analystes étaient mobilisés pour identifier les cibles lors de l’invasion américaine de l’Irak. Aujourd’hui, une vingtaine de soldats maîtrisant l’IA de Palantir suffisent à accomplir la même mission.
Un ancien chef d’État-Major russe, Iouri Balouevski, dressait ce constat en novembre dernier dans une revue liée au Kremlin :
“La campagne d’Ukraine a tiré un trait sur près d’un siècle de guerre mécanisée, propre aux sociétés industrielles.”
Balouevski en est persuadé : désormais, l’armée qui disposera de la plus grande puissance de calcul prendra l’avantage.
La Pologne sur le qui-vive
Les États-majors occidentaux estiment plausible une attaque de la Russie contre un pays de l’OTAN avant 2030. En 2024, le chef du renseignement extérieur allemand Bruno Kahl alertait :
“Moscou ne cherche pas seulement à retrouver son niveau d’avant-guerre, mais à accroître ses capacités militaires conventionnelles au-delà. D’ici la fin de la décennie, la Russie devrait disposer des ressources humaines et matérielles nécessaires pour mener une attaque contre l’OTAN.”
La Pologne, voisine de l’Ukraine et de la Russie, est sur le qui-vive. Selon son ministre de la Défense Władysław Kosiniak-Kamysz : “Nous vivons dans les temps les plus dangereux depuis la Seconde Guerre mondiale.”
Le pays a lancé un programme baptisé “Toujours prêt”qui vise à préparer la population à résister à une invasion : instruction militaire, premiers secours et modules de survie ciblent aussi bien les écoliers que les salariés et les retraités. Le plan vise à former 400.000 personnes d’ici la fin de l’année.
Le risque d’une lassitude dans l’opinion publique européenne
Début 2026, seulement 47% des Français approuvaient la fourniture d’armes à l’Ukraine — une chute de 18 points en 4 ans.
Et quand sur demande aux Français s’ils seraient prêts à payer plus d’impôts pour aider Kiev, 87% sont opposants.
Quant à l’affrontement direct, les opinions expriment une forte réticence : seulement un tiers des Français soutiennent l’envoi de troupes européennes en Ukraine.
La guerre en Ukraine a révélé une fracture historique entre l’Europe et les Etats-Unis. Désormais, seul un Européen sur dix considère les États-Unis comme un allié fiable (étude ECFR), et un Européen sur deux voit Trump comme un ennemi de l’Europe.
Dans sa “Stratégie de défense nationale” Publié en décembre dernier, le Pentagone prédit un “effacement civilisationnel” de l’Europe.
En février 2025, les dirigeants européens ont écouté, médusés, le vice-président américain JD Vance à la Conférence de Munich sur la sécurité. Une diatribe d’une demi-heure où il explique que la plus grande menace pour l’Europe, ce n’est pas la Russie — c’est “le renoncement à certaines de ses valeurs les plus fondamentales”, c’est-à-dire, selon lui, la liberté d’expression et la liberté religieuse.
Le retrait américain force l’Europe à prendre son destin en main
Cette guerre en Ukraine a clairement accéléré la bascule stratégique engagée par les États-Unis vers l’Asie, un mouvement initié sous Barack Obama.
La priorité de Donald Trump n’est pas l’Europe, mais l’Indo-Pacifique. La guerre en Ukraine a été l’occasion pour le président américain de dire aux Européens de moins dépendre de la protection des États-Unis et d’investir davantage dans leur propre défense.
Un retrait stratégique américain qui rebat les cartes et force les Européens à se positionner sur des sujets majeurs, comme l’extension éventuelle du cadre de protection de la dissuasion nucléaire française à l’échelle européenne.

